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Libretto
Ouverture
Un bal masqué dans les
appartements de la reine. Le théâtre représente un petit salon; deux portes
latérales; deux au fond. Un canapé sur le premier plan. Au fond, adossoe
à un des panneaux, une nche pendule. On entend dans le lointain un
mouvement de boléro qui va toujours en augmentant.
JULIANO
Pardon,
mon cher ami... j'ai une danseuse qui m'attend...
Viens-tu
dans la salle de bal?
HORACE
Non,
j'aime mieux rester ici.
JULIANO
Avec
elle?...
HORACE
Peut-être
bien!
JULIANO
(qui
sort en riand Alors, bonne chance)
HORACE
(seul)
Il
se moque de moi, et il a raison!...
mais
c'est qu'aujourd'hui tout me la rappelle...
c'est
ici... qu'il y a un an, à cette même fête, dans ce petit
salon...
je
l'ai vue apparaître.
(Apercevant
Angèle et Brigitte qui entrent,
elles
portent des masques et dominos.)
Ah!
cette taille, cette tournure... surtout... ce joli pied!...
ANGÈLE
(à
Brigitte)
Tout
est-il préparé?
BRIGITTE
C'est
convenu, c'est dit!
ANGÈLE
La
voiture à minuit nous attendra!...
HORACE
(sur
le canapé, à part)
C'est
elle!
ANGÈLE
(à
Brigitte)
Et
toi, songes-y bien!... au rendez-vous fidèle.
Dans
ce salon à minuit!
BRIGITTE
À
minuit!
HORACE
À
minuit!
ANGÈLE
Un
instant de retard, et nous serions perdues.
BRIGITTE
Je
le sais bien!
ANGÈLE
Et
rien que d'y penser me fait peur!
BRIGITTE
Allons,
madame, allons, du cœur
Et
dans la foule confondues en songeant au plaisir, oublions la frayeur!
ANGÈLE,
BRIGITTE
O
belle soirée!
Moment
enchanteur!
Mon
âme enivrée rêve le bonheur! (rep.)
HORACE
O
douce soirée!
Moment
enchanteur!
Mon
âme enivrée renait au bonheur! (rep.)
ANGÈLE
Nous
sommes seules!
BRIGITTE
(regardant
du côté du canapé)
Non!
un cavalier est là qui nous écoute!
ANGÈLE
(remettant
vivemenr son masque)
O
ciel!
(Horace
s'est êtendu sur le canapê, a fermê les yeux et foint de
dormir au moment où Brigitte le regarde.)
BRIGITTE
Rassurez-vous,
madame,
Il
dort!
ANGÈLE
Bien
vrai?
BRIGITTE
Sans
doute.
HORACE
(à
part, les yeux fermês)
Et
sur mon âme, profondément il dormira!
BRIGITTE
(le
regardant sous le nez)
Il
n'est vraiment pas mal'!
Regardez-le,
madame!
ANGÈLE
(s'avançant)
Ah!
grands Dieux!... c'est lui! . c'est Horace!
BRIGITTE
(étonnée)
Horace!...
ANGÈLE
Eh!
oui, ce jeune cavatier qui nous protogea l'an dernier.
BRIGITTE
C'est
possible... et j'aime à le croire.
ANGÈLE
Quoi!
tu ne l'aurais pas reconnu?
BRIGITTE
Non
vraiment. Je n'ai pas autant de mémoire que madame.
HORACE
(à
part)
Ah!
c'est charmant!
ANGÈLE,
BRIGITTE
O
belle soirée! Moment enchanteur!
Mon
âme enivrée rêve le bonheur! (rep.)
HORACE
O
douce soirée! Moment enchanteur!
Mon
âme enivrée rena~t au bonheur! (rep.)
BRIGITTE
(regardant
du côté du salon)
L'orchestre
a donné le signal:
voici
qu'à danser l'on commence, entrons dans la salle du bal.
ANGÈLE
(avec
embarras, et regardant Horace)
Pas
maintenant.
BRIGITTE
Pourquoi?
ANGÈLE
Je
pense qu'à la fin de ia contredanse on sera moins remarquées...
attendons!
BRIGITTE
(avec
un peu d'impatience)
Si,
comme vous voudrez; mais ici nous perdons un temps précieux.
ANGÈLE
Non,
ma chère.
(lui
montrant une porte)
D'ici
l'on voit très bien.
BRIGITTE
C'est
juste.
HORACE
(à
pant)
O
sort prospère!
ANGÈLE
(s'approchant
d'Horace pendant que Brigitte n'est occupée que de ce qui se passe dans la
salle de bal)
Ah!
si j'osais... Non... non, jamais!
Le
trouble et la frayeur dont mon âme est atteinte me disent que j'ai tort...
hélas!
je le crains
bien.
Mais...
mais... je puis du moins le regarder sans crainte...
Il
dort! il dort! et n'en saura rien!
Non,
non... jamais il n'en saura rien!
BRIGITTE
Entendez-vous
ce joli boléro?
ANGÈLE
(à
part et regardant Horace)
Mon
Dieu! ce bruit nouveau va l'éveiller... le maudit boléro!
Je
crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!
BRIGITTE
(riant)
On
dirait qu'il sommeille, et n'en rêve que rnieux!
ANGÈLE
Non...
non... quelle merveille! Il dort... il dort trés bien!
Mon
Dieu! fais qu'il sommeille et qu'i! n'entende rien.
Je
crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!
Oui,
tout me le conseille, fuyons loin de ses yeux!
BRIGITTE
Ah!
c'est une merveille, et je n'y conçois rien; vraiment,
quand
il sommeille, ce monsieur dort très bien!
Bien
loin qu'il ne stèveille à ces accords joyeux, on dirait, etc.
HORACE
(sur
le canapé. soulevant sa tête de temps en temps)
Pendant
que je sommeille, d'ici je vois très bien.
O
suave merveille! quel bonheur est le mien!
Ah!
loin que je m'éveiiie, fermons, fermons~les~yeux!
L'amour
me le conseille: dormons pour être heureux!
(Brigitte
retourne à la porte du bal, regarde le boléro et Angèle se
rapproche du canapé.)
ANGÈLE
Ah!
combien mon âme est émue!
HORACE
(sur
le canapé, foignant de rêver)
À
toi!.... toulours à toi ma charmante inconnue!
ANGÈLE
En
dormant il pense à moi!
Nul
sentiment coupable en ces lieux ne m'anime
et
pourtant y rester est mal...
Je
le sens bien! Mais ce bouquet... je puis le lui laisser sans crime.
Il
dort!... il dort!... il n'en saura rien!
Non!
i! n'en saura jamais rien!
(Elle
place son bouquet sur le canapé à côté orace puis elle s'éloigne
vivement.)
ANGÈLE
Maudit
boléro!
BRIGITTE
Le
joli boléro!
ANGÈLE
Il
va l'éveillor!
HORACE
Loin
que je m'éveille, fermons les yeux.
ANGÈLE
Je
crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!
BRIGITTE
On
dirait qu'il sommeille et n'en rêve que mieux!
ANGÈLE
Oui,
tout me le conseille, fuyons loin de ses yeux!
Je
crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!
Mon
Dieu! fais qu'il sommeille et qu'il n'entende rien!
BRIGITTE
Bien
loin qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux,
Ah!
c'est une merveille, et je n'y conçois rien;
On
dirait qu'il sommeille et n'en rêve que mieux!
HORACE
Ah!
loin que je m'éveille fermons, fermons les yeux!
L'amour
me le conseille: dormons pour être heureux!
Pendant
que je sommeille d'ici je vois très bien.
(Prenant
le bouquet qu'il cache dans son sein. Juliano entre de la salle du bal.)
JULIANO
Voilà
le plus joli boléro que j'ai jamais dansé!
HORACE
(se
levant brusquement et courant à lui)
Mon
cher ami!
ANGÈLE
Il
s'est réveillé!
HORACE
(bas
à Juliano)
C'est
mon inconnue!
JULIANO
Tu
crois?
HORACE
Certainement!
et le meurs d'envie de lui parler,
mais
tant qu'elle sera avec sa compagne…
JULIANO
C'est-à-dire
qu'il faudrait l'éloigner.
(On
en tend une contredanse.)
Je
vais l'inviter à danser
(Juliano
s'approche de Brigitte.)
Beau
masque, voulez-vous m'accepter pour cavalier?
BRIGITTE
Bien
volontiers, Monsieur.
(Ils
sortent. Horace arréte Angéle qui veut su/vre Brigitte.)
HORACE
Écoutez-moi
Madame, un instant de grâce.
ANGÈLE
Pourquoi?
HORACE
Je
vous adore.
ANGÈLE
Mais
je ne suis pas libre.
HORACE
Ah!
N'en parlez pas, car de douleur je mourrais,
mais
dites-moi qui vous êtes?
ANGÈLE
Qui
je suis?
Une
fée, un bon ange qui partout suit vos pas,
dont
l'amitié jamais ne change,
que
l'on trahit sans qu'il se venge, et qui n'attend pas même,
hélas
un amour qu'on ne lui doit pas!
Oui,
je suis ton bon ange ton conseii, ton gardien,
et
mon cœur en échange de toi n'exige rien, qu'un bonheur!...
un
seul!... et c'est le tien!
Vous
servant avec zèle ici-bas comme aux cieux.
Sans
intérêt je suis fidèle,
et
lorsqu'auprès d'une autre belie l'hymen aura comblé vos vœux,
là-bas
je prierai pour vous deux!..
Car
je suis ton bon ange, ton conseil, ton gardien, etc.
(Angèle
sort du salon tandis que Juliano rentre seul par une autre porte.)
HORACE
Elle
est partie, mais j'avais encore une heure à passer avec elle,
car
c'est à minuit qu'elle doit partr.
JULIANO
En
es-tu bien sûr?
HORACE
Oui
Juliano, elle l'a dit devant moi... à sa compagne:
toutes
deux se sont donné rendezvous ici,
et
quand minuit sonnera à cette horIoge,
je
la perds pour jamais.
JULIANO
Allons
donc... nous ne pouvons pas le permettre.
(avançant
l'aiguille de l'horloge, et la mettant à minuit moins quelques minutes)
HORACE
Que
fais-tu donc?
JULIANO
Eh
bien, j'avance pour elle l'heure de la retraite.
BRIGITTE
(sortant
de la salle du bal)
Je
ne l'aperÇois pas...
JULIANO
Puis1e
vous rendre service, na belle signora?
BRIGITTE
Non
monsieur, ce n'est pas vous que je cherche.
JULIANO
Et
qui donc? Ah, un domino noir, peut-être?
BRIGITTE
Vous
l'avez vu?
JULIANO
Oui,
la signora était très agitée, puis regardant cette horloge,
elle
s'est écriée…
BRIGITTE
Ah!
Minuit! ah, mais ce n'est pas possible!
Et
ce domino, cette dame, où est-elle?
JULIANO
Partie
en courant!
BRIGITTE
Et
sans m'attendre, mon Dieu!
Mais
c'est impossible!... me laisser seule ainsi...
(sort)
JULIANO
Vraiment
charmante... Ah, cette aiguille qu'il faut ramener sur ses pas.
(faisant
retoumer l'aigu/lle à onze heures)
ELFORT
(entrant
et prenant Juliano à part)
Mon
ami, mon ami, j'étais tremblant de colère... mon femme était ici!
JULIANO
Pas
possible, elle qui se disa~t malade?
ELFORT
Oui,
je l'avais trouvée ici,
causant
en tête-à-tête avec le seigneur Horace de Massarena.
JULIANO
Horace...
vous vous êtes abusé.
ELFORT
Attendez
donc, vous savez que milady était du sang des d'Olivarès.
JULIANO
Et
bien?
ELFORT
Eh
bien, cette inconnue, ce domino...
il
avait brodé sur le coin du mouchoir à elle...
Ies
armes d'Olivarès.
JULIANO
Quel
éclat!
ELFORT
Alors,
j'attendrai son retour, et demain, ce petit Horace que je détestais...
Adieu...
je pars touf de suite.
(Il
part.)
JULIANO
(seul)
Ciel...
comment les sauver?
(apercevant
Horace)
Ah!
Arrive donc malheureux...
Ecoute,
je ne te ferai pas de reproches... tu n'en savais rien...
HORACE
Que
veux-tu dire?
JULIANO
Que
la beauté mystérieuse qui t'intrigue depuis un an...
n'est
autre que Lady Elfort.
HORACE
(avec
désespoir)
Non,
cela n'est pas, cela ne peut pas être.
JULIANO
Écoute...
son mari est furieux et compte la surprendre...
il
n'en sera rien... cherche milady... moi pendant ce temps,
j'emmène
milord dans ma voiture...
je
vais donner des ordres à mon cocher,
qui
nous égarera... nous perdra... nous versera, s'il le faut...
Adieu,
c'est peut-être un bras cassé qui me revient.
(Il
sort)
HORACE
Ah,
je n'en puis revenir... c'est la femme de milord.
ANGÈLE
(rentrant
seule)
Horace!
HORACE
Fuyez,
madame, tout est découvert!
Le
comte Juliano m'a appris que votre mari savait tout.
ANGÈLE
Mon
mari!
HORACE
Oui,
Lord Elforf.
(Angèle
rit.)
Vous
riez... vous osez rire.
ANGÈLE
Oui
vraiment, car je vous jure, monsieur,
que
je ne suis pas mariée, et que je ne l'ai jamais été.
HORACE
Eh
bien signora, il est une preu,ve qui ne me laisserait aucun doute…
ANGÈLE
Et
laquelle?
HORACE
Ce
serait d'accepter rna main.
ANGÈLE
Ah,
Horace, je le voudrais, que je ne le pourrais pas...
HORACE
Et
comment cela?
Parlez,
quel destin est le nôtre?
Qui
nous sépare?
Est-ce
le rang ou la naissance...
ANGÈLE
Eh!
non vraiment, ma naissance égale la vôtre.
HORACE
Alors,
c'est ia fortune!... hélas!...
Je
le vois, vous n'en avez pas.
Ni
moi non plus!
Tant
mieux, tant mieux! I'amour tient lieu de cela.
ANGÈLE
Eh!
non, monsieur, je suis riche et beaucoup!
HORACE
Quoi!
la naissance...
ANGÈLE
Eh,
vraiment, oui,
HORACE
Et
la richesse...?
ANGÈLE
Eh!
vraiment, oui
HORACE
Chez
elle tout est réuni!
Alors,
quel obstacle peut naître! Prenez pitié de ma douleur.
Faut-il
donc mourir sans connaître ce secret qui fait mon malheur?
Angèle
Quel trouble en mon âme vient de naître!
Ah!
j'ai pitié de sa douleur
Mais,
hélas! il ne peut connaître ie secret qui fait mon malheur.
HORACE
De
vous, hélas! que puisje attendre?
ANGÈLE
Mon
amitié qui de loin vous suivra.
HORACE
Et
d'un ami, de l'ami le plus tendre rien désormais ne vous rapprochera.
ANGÈLE
(soupirant)
Ah!
mon Dieu, non.
HORACE
Ah!
je vous supplie!
qu'une
fois encore dans ma vie je puisse contempler vos traits.
Oh!
que cet espoir me console... une fois!... une seule!
ANGÈLE
Eh
bien! je le promets.
HORACE
Vous
le jurez? Vous le jurez?
ANGÈLE
À
ma parole je ne manque jamais.
HORACE
Vous
le jurez? Vous le jurez?
ANGÈLE
(lui
montrant la salle du bal)
J'entends
la danse, et par prudence cessons, monsieur, cet entretien.
Le
bal commence et de la danse le bruit fait qu'on n'entend plus rien
HORACE
Non,
non, la danse ne peut, je pense, interrompre cet entretien.
Malgré
la danse qui recommence je vous entends toujours très bien.
ANGÈLE
Cessons
cet entretien, monsieur.
Profitez
du temps, dans quelques instants,
rêves
de plaisir vont s'évanouir.
J'entends
la danse, etc.
HORACE
Non,
non, la danse, etc.
Ainsi,
de vous revoir vous me laissez l'espoir?
ANGÈLE
Une
fois... je l'ai dit.
HORACE
Et
comment le sauraije?
ANGÈLE
Le
bon ange qui vous protoge vous l'apprendra, mais d'ici là du secret...
HORACE
Ah!
jamais je ne parle à personne.
ANGÈLE
Des
faveurs qu'on vous donne...
HORACE
Oui,
quand l'on me donne.
Mais
jusques à présent,
et
vous-même en effet devez le reconnattre,
je
ne peux pas être discret.
(tendrement,
et s'approchant d'elle)
Faites
que j'aie au moins quelque mérite à l'être.
ANGÈLE
J'entends
la danse, etc.
HORACE
Non,
non, la danse, etc.
(lls
vont pour entrer dans la salle du bal à droite, et à la pendule de
l'un des salons, on entend en dehors sonner minuit.)
ANGÈLE
(s'arrêtant)
O
ciel! qu'entendsje?
(regardant
l'horloge du fond)
Il
me semble qu'il n'est pas encore l'heure...
et
pourtant c'est minuit qui dans ce salon retentit.
HORACE
(voulant
l'empêcher d'entendre)
C'est
une erreur..
ANGÈLE
(entendant
sonner dans le salon à gauche)
Eh!
non!...
HORACE
C'est
une erreur...
ANGÈLE
(entendant
sonner dans un troisième salon)
Encore!...
ah! tous ensemble!
Ah,
c'en est fait de moi!..
Je
meurs d'effroi!...
Et
ma compagne, hélas!... ma compagne fidèle où la chercher?
où
donc est-elle?
Comment
la trouver à présent?
HORACE
(avec
embarras)
Elle
est... elle est partie.
ANGÈLE
O
ciel ! sans m'attendre. . . et comment?
HORACE
(de
même)
Par
une ruse dont je m'accuse...
J'ai
su, pour vous garder, !'éloigner en secret!
ANGÈLE
Ah!
vous m'avez perdue!
HORACE
O
mon Dieu! qu'aije fait?
ANGÈLEO
terreur
qui m'accable!
Qu'aije
fait, misérable!
À
tous les yeux coupable, que vaisie devenir?
Qu'ai-je
fait, misérable!
Que
résoudre et que faire?
Au
châtiment sévère nen ne peut me soustraire,
je
n'ai plus qu'à mourir!
HORACE
O
terreur qui m'accable!
Qu'ai-je
fait, miserable!
C'est
moi qui suis coupable. Comment la retenir?
Que
résoudre et que faire?
À
sa juste colère rien ne peut me soustraire, je n'ai plus qu'à
mourir!
Qu'à
moi du moins votre cœur se confie; si je peux réparer mes torts...
ANGÈLE
Jamais!...
jamais!...
HORACE
Ah!
je vous en supplie...
Laissez-moi
par mon zèle expier mes forfaits,
laissez-moi
vous défendre ou du moins vous conduire!
ANGÈLE
Non,
je dois partir seule!...
HORACE
(la
retenant)
Encore
quelqùes instants!
ANGÈLE
Laissez-moi
mièloigner, ou devant vous j'expire!
HORACE
Eh
bien! je vous suivrai!
ANGÈLE
Non...
je vous le défends. Ah! vous m'avez perdue!
HORACE
O
mon Dieu, qu'ai-ie fait?
ANGÈLE
O
terreur qui m'accable! etc.
HORACE
O
terreur qui m'accable! etc.
(Elle
s'éloigne malgré les efforts d'Horace pour la retenir Arrivée près de
la porte, d'un signe de la main, elle lui défend de la suivre; Horace s'arrête.
Elle remet son masque et s'éloigne.)
(seul)
Vous
le voulezà cet arrêt terrible je me soumetsj'obeirai…
(après
un instant de combat intérieur)
Non,
non, c'est impossible
Quoi
qu'il arrive, hélas! je la suivrai!
(Il
s'elance sur ses pas et disparaît.)
Entr'acte
La
salle à manger de Juliano. Au milieu, un brasero allumé. Au fond, une
porte, et dans un pan coupé une croisêe donnant sur la rue. Deux portes
à droite, une à gauche. Entre les portes, des armoires, des
buffets; au fond une table sur laquelle le couvert est mis.
JACINTHE
Une
heure du matin et Don Juliano, mon maître,
n'est
pas encore rentré.
C'est
son habitude: il ne dort jamais que le jour...
et
je l'aime autant...
le
service est bien plus agréable et plus facile avec un maître
qui
ferme toujours les yeux!
Mais
les maîtres ne s'inquiètent de rien,
et
n'ont aucun égard, le mien surtout...
et
qu'une gouvernante est à plaindre chez un garçon,
quand
il est jeune!
Quand
il est vieux, c'est autre chose!
S'il
est sur terre un emploi, selon moi, qui doive plaire,
c'est
de servir et tenir la maison d'un vieux garçon...
Oui,
c'est là le paradis.
Là
nos avis à l'instant sont suivis.
Par
nous bercé dorloté, il nous doit la santé.
Notre
force est sa faiblesse et l'on est dame et maitresse.
Ou
vieille duègne ou tendrons, qui voulons régner sans cesse,
pour
cent raisons choisissons la maison d'un vieux garçon.
Sa
gouvernante est son bien, son soutien, et le règne.
Pour
elle il est indulgent très galant et complaisant.
Elle
aura chez monseigneur les clefs de tout et même de son cœur.
Fidèle
de son vivant, il l'est par testament, où brille,
c'est
la coutume une tendresse posthume
Ou
vieille duègne ou tendrons, etc.
Et
demain quand ma nièce Inésille arrivera
j'aurai
grand soin de la surveiller...
Et
Gil Perez ne vient pas…
(allant
à la fenêtre du fond)
Que
voisje! Une figure noire, noire!
Je
meurs d'effroi
Dans
la nuit de Noêl souper avec !'économe
d'un
couvent c'est grand péché.
(On
frappe à la porte.)
Dieu
juste! quelqu'un frappe!
(On
frappe encore. Elle ouvre la porte.)
Ah!
Miséricorde, le diable!
ANGÈLE
(en
domino et en masque)
Silence!
(ôtant
son masque)
C'est
une pauvre femme qui a plus peur que vous.
Je
sors du bai, et ne puis pas rentrer chez moi.
Dehors
il neige... une lumière!...
J'ai
frappé.
Voici
de l'or! Cachez-moi vite!
JACINTHE
Mais
que diraije à mon maître?
ANGÈLE
Quel
âge a-t-il?
JACINTHE
Vingt-cinq
ans; et avec des amis il vient pour souper.
ANGÈLE
S'ils
me voyaient ainsi!...
(On
entend de la rue une marche militaire.)
Qu'est-ce
donc?
JACINTHE
Une
patrouille qui passe sous nos fenêtres; c'est pour la sûreté de la
ville.
Ils
arrêtent toules les personnes suspectes qu'ils rencontrent...
ANGÈLE
(à
part)
C'en
est fait de moi!
(haut
à Jacinthe)
Je
reste... je reste... mais ce domino, va m'exposer à leurs questions.
JACINTHE
Il
m'est bien facile de vous y soustraire.
Ma
nièce inésille, une Aragonaise, vient du pays pour être servante.
J'ai
déjà reçu sa malle si Ça peut vous convenir.
Habillée
ainsi, mon maître et ses amis vous apercevront
sans
seulement faire attention à vous... enfin, si toutefois c'est possible...
(On
frappe à la porte.)
ANGÈLE
On
vient... silence.
JACINTHE
Entrez
vite et que Notre Dame de Lorette vous protège.
(Angéle
entre dans la chambre à droite.)
G'l
Perez enfin arrive!
GIL
PEREZ
Plus
tôt c'était impossible.
JACINTHE
Revenez
plus tard, de grâce!
GIL
PEREZ
Que
voulez-vous que je fasse?
JACINTHE
C'est
que le comte Juliano vient souper ici ce soir.
GIL
PEREZ
Je
peux rester là en somme; sachez que je suis votre homme, je cuisine!
JACINTHE
Quelle
surprise!
GIL
PEREZ
Employé
dans une église, j'étais chef par excellence. Hâcher, couper...
JACINTHE
On
commence!
GIL
PEREZ
Courons
vite dans la cuisine! Le temps presse, j'imagine.
(Il
entre dans la cuisine pendant que Jacinthe va ouvrir la porte du fond. Juliano
et plusieurs de ses amis entrent.)
JULIANO
et SES AMIS
Réveillons,
réveillons l'amour et les belles,
réveillons
les maris prompts à s'endormir,
réveillons
tout jusqu'au désir, réveillons !'amour et les belles,
réveillons
les maris prompts à s'endormir,
réveillons
les amants fidèles, réveillons tout jusqu'au désir!
La
nuit est !'instant du plaisir!
Vive
!a nuit et le plaisir!
JULIANO
Qu'en
son lit la raison sommeille verre en main à table je veille
et
me console des amours!
Les
belles nuits font les beaux jours!
JULIANO
et SES AMIS
Révei!!ons,
révei!!ons !'amour et les beiles! etc.
JULIANO
(à
part)
Tout
s'arrange au mieux, sur mon âme!
Et
Lord Elfort en son logis, en rentrant, a trouvé sa femme...
Il
est un dieu pour ies maris!...
Du
reste il va venir.
(haut)
Et
toi, belle Jacinthe, soigne les apprêts du festin! Qui manque encore?
LES
AMIS
Horace!
JULIANO
Oui...
mes amis, soyez sans crainte Les amoureux n'ont jamais faim!
JULIANO
et SES AMIS
Réveillons,
réveillons !'amour et les belles! etc.
(Angèle
entre, poussée par Jacinthe.
Elle
est habillée en paysanne aragonaise.)
JULIANO
Oue
voisje? quel minais charmant!
LES
AMIS
Quelle
est donc cette belle enfant?
JACINTHE
(aux
autres)
C'est
ma nièce! Oui, je suis sa tante!
(à
Juhano)
Vous
savez que nous l'attendions!
JULIANO
et SES AMIS
C'est
une admirable servante pour un ménage de garçons!
ANGÈLE
(faisant
la révérence)
Ah!
mes seigneurs, c'est trop d'honneur.
(bas
à Jacinthe)
Ah!
J'ai bien peur! ah! j'ai grand peur!
JACINTHE
(bas
à Angèle)
Allons!
courage, courage!
JULIANO
Son
nom? Son nom?
JACINTHE
Inésille!
JULIANO
et SES AMIS
La
belle fille, qu'e!!e est gentille, et qu'inésille offre d'attraits!
Quoiqu'ignorante,
elle m'enchante, et pour servante je la prendrais!
JULIANO
D'où
venez-vous, ma chère?
ANGÈLE
J'arrivons
du pays!
JULIANO
Et
que savez-vous faire?
ANGÈLE
J'n'ons
jamais rien appris!
JULIANO
D'une
âme généreuse nous vous formerons tous!
ANGÈLE
(regardant
Jacinthe)
Ah!
le fus bien heureuse dipouvoir entrer chez vous!
Dans
cette maison que j'honore...
(faisant
la révérence)
j.étre
admise est un grand plaisir.
(à
part)
Mais
j'en aurai bien plus encore sitôt que j'en pourrai sortir!
JACINTHE,
JULIANO
Pour
servante on la prendrait!
LES
AMIS
Que
de grâce! que d'attraits!
JULIANO
Vous-êtes
douce et sage?
ANGÈLE
Chacun
vous le dira!
JULIANO
(lui
prenant la main)
Vous
n'êtes point sauvage?
ANGÈLE
Sauvag'
qu'est qu'c'est qu'ça?
JULIANO
En
fidèle servante, ici vous resterez.
ANGÈLE
Si
je vous mécontente... dam! vous me renverrez!
Car
dans cette maison que j'honore,
(faisant
la révérence)
demeurer
est un grand plaisir!
(à
part)
Mais
j'en aurai bien plus encore, sitôt que j'en pourrai sortir!
JACINTHE
Pour
servante on la prendrait!
JULIANO,
LES AMIS
Offre-t-elle
assez d'attraits!
JACINTHE
(se
mettant entre eux et s'adressant à Angèle)
Allons!
c'est trop jaser!
Oui...
finissons, de grâce!
Il
faut qu'ici !e service se fasse!
JULIANO
C'est
juste! Apporte-nous Xérès et Malaga!
JACINTHE
(à
Angèle, qu 'elle prend par le bras)
A!lons!
descendons à !a cave!
ANGÈLE
(effrayée)
A
la cave!...
JACINTHE
Je
vois qu'e!!e n'est pas trop brave!
LES
AMIS
Chacun
de nous !'escortera!
JACINTHE
Non,
non, messieurs; je suis plus brave, sa tante !'accompagnera!
Allons!...
venez chercher... Xérès et Malaga!
JULIANO
et SES AMIS
La
belle fille, qu'elle est gentille, et qu'!nési!!e offre d'attraits!
Quoiqu'ignorante,
elle m'enchante, et pour servante je la prendrais!
ANGÈLE
Inésille,
la pauvre fille,
Inésille
les séduirait!
Quoiqu'ignorante,
je les enchante; et pour servante on me prendrait!
JACINTHE
Elle
est charmante, et ravissante, et pour sa tante on me prendrait.
La
belle fille, qu'elle est gentille! Oui, Inésille es séduirait!
(Jacinthe
sort en emmenant Angèle par la porte qui mène dans l'intérieur de
la maison. Au même instant Horace entre et aperçoit Angèle, il
pousse un cri et reste immobile de surprise.)
HORACE
Ah!
La voilà!
ANGÈLE
(apercevant
Horace)
C'est
lui!
JULIANO
(à
Horace)
Eh
bien! qu'as-tu donc? comme tu regardes notre jeune servante…
HORACE
Ah!
c'est une servante?
JULIANO
Une
AragonaiseIa nièce de Jacinthe.
HORACE
Et...
tu la connais?
JULIANO
Certainement,
et ces messieurs aussi.
HORACE
Allons,
je deviens fou... je perds la tête!
(Une
cloche sonne.)
JULIANO
À
table, messieurs, à table
(Tous
s'asseyent.)
JULIANO
Tu
pense à la demoiselle?
HORACE
Oui,
je brûte pour e!!e, devant mes yeux et dans mon cœur,
partout
elle est présénte.
(Angèle,
qui l'écoute avec émotion, laisse tomber une asslette qul se casse.)
ANGÈLE
O
ciel!
JACINTHE
Comme
elle est maladroite!
JULIANO
Ça
n'a pas d'importance,
mais
la pénitence demande une chanson qui provient de !'Aragon.
ANGÈLE
Eh
bien, je chanterai, je chanterai…
La
belle Inès fait florès; elle a des attraits, des vertus;
et,
bien plus, elle a des écus.
Tous
ies garçons, bruns ou blonds, lui font les yeux doux:
qui
de nous voulez-vous prendre pour époux?
Est-ce
un riche fermier?
Est-ce
un galant muletie,, ou bien un alguazil?
Celui-là
vous convient-il?
Tra,
la, tra, la...
-Non,
mon cœur incivil,
Tra,
la, tra, la... refuse l'alguazil,
Tra,
la, tra, la...
-L'alcade
vous plaît-il?
Tra,
la, tra, la...
-Fût-ce
un corrégidor, je le refuse encor.
-Qui
voulez-vous, belle aux yeux doux?
Répondez,
nous vous aimons tous.
Pour
époux, dites-nous, qui prendrez-vous?
-L'amoureux
que je veux c'est celui qui danse le mieux.
JACINTHE
Ah!
quel son de voix enchanteur!
Ma
nièce me fait de l'honneur!
Et
déjà leur cœur amoureux s'enflamme au feu de ses beaux yeux!
HORACE
C'est
bien son regard enchanteur
Mais
ce costume!... est-ce une erreur?
Et
que doisje croire en ces lieux, ou de mon cœur, ou de mes yeux?
JULIANO
et SES AMIS
Que
de grâce! que de candeur!
C'est
un morceau de grand seigneur,
et
déjà mon cœur amoureux s'enflamme au feu de ses beaux yeux!
ANGÈLE
Dès
ce moment, chaque amant se m it prom ptement à danser,
balancer,
passer, repasser, et, castagnettes en avant,
chaque
prétendant s'exerçait et donnait le signal du bal.
Le
muletier Pedro possédait le boléro,
et
l'alcade déjà, brillait dans la cachucha;
Tra,
la, tra, la...
-Messieurs,
ce n'est pas ça;
Tra,
la, tra, la...
Et,
pendant ce temps-là,
Tra,
la, tra, la... le jeune et beau Joset,
Tra,
la, tra, la... de loin la regardait;
et,
de travers dansait, car il l'aimait...
-Belle
aux yeux doux, ce beau bal nous réunit tous;
qui
de nous voulez-vous prendre pour époux?
-Le
danseur que je veux: c'est celui qui m'aime le mieux.
Oui,
Joset, je te veux, car c'est toi qui m'aime le mieux.
JACINTHE
Ah!
quel son de voix enchanteur, etc.
HORACE
C'est
bien son regard enchanteur, etc.
JULIANO
et SES AMIS
Que
de grâce! que de candeur, etc.
(Jacinthe
sort un instant.)
JULIANO
et SES AMIS
(voyant
sontir Jacinthe, et entourant Angèle)
Je
n'y tiens plus! I Non. non vraiment,
mon
cœur amoureux s'enflamme au feu de tes beaux yeux.
ANGÈLE
(se
défendant)
Ah!
finissez, de grâce! Ah! je frémis de leur audace!
HORACE
(seul,
et regardant Angèle)
Comment,
serait-ce elle en ces lieux? Non, ce n'est pas!...
c'est
impossible!
JULIANO
et SES AMIS
(entourant
Angèle)
Non,
non vraiment, allons, ne sois pas inflexible!
De
l'un de nous daigne accepter la foi!
Rien
qu'un baiser, un seul...
ANGÈLE
(se
défendant)
Laissez-moi!
Ah, laissez-moi!
Oh
de grâce, O mon dieu!
(poussant
un cri, s'échappe de leurs mains et se précipite dans les bras d'Horace)
Ah!...
défendez-moi!
HORACE
(à
part, avec joie)
C'est
elle!
JACINTHE
(rentrant;
d'un air sévère)
Eh
bien! que voisje?
JULIANO
et SES AMIS
(s'arrêtant)
C'est
la tante! De la duègne craignons la colère imposante.
JACINTHE
Dans
le salon le punch est là qui vous attend.
JULIANO
Et
les tables de jeu?
JACINTHE
Tout
est prêt.
JULIANO
(faisant
signe de passer dans le salon)
C'est
charmant! Messieurs, le punch est là qui vous attend.
HORACE
Oui,
oui c'est elle que dans ces lieux l'amour
offre
encore à mes yeux!
ANGÈLE
Mon
dieu, je te rends grâce!
JULIANO
et SES AMIS
De
cet argus fuyons !es yeux,
pour
toucher son cœur plus tard nous serons plus heureux!
JACINTHE
(à
Angèle)
Non,
ne craignez rien tant que vous serez sous mes yeux!
Mais
voyez donc ces grands seigneurs
quelle
indécence! quelles mœurs!
(lls
entrent dans le salon. Horace et Angèle restent.)
HORACE
(s'approchant
d'elle timidement)
Madame…
ANGÈLE
Qu'est-ce
que c'est, Monsieur?
Voulez-vous
du Xérès ou du Malaga?
(Elle
lui offre un verre.)
HORACE
(étonné)
Non,
non, ce n'est pas possible! Je vous ai reconnue.
ANGÈLE
Qu'est-ce
que vous dites?
HORACE
Nul
besoin de prétendre, Madame, je vous aime.
(On
frappe. Il va voir.)
C'est
Lord Elfort!
ANGÈLE
Ciel!
Que vaisje faire?
HORACE
O
mon dieu, quelle déveine.
ANGÈLE
Il
va me reconnaître, Je vous en supplie!
HORACE
Entrez,
je vous en prie.
(Angéle
entre dans la chambre de Jacinthe, à droite. Juliano sort du salon.)
JULIANO
Quel
vacarme, qui fait ce bruit?
ELFORT
Horace,
encore Horace!
HORACE
Qu'y
a-t-il?
ELFORT
Une
gentille ballerine que je cherche,
qui
me fuit maintenant,
paurtant
de souper avec moi elle m'avait promis.
HORACE
(a
part)
Si
c'était elle, auelle horreur! Je la tuerai!
JULIANO
Milord
Horace, trop vite le temps passe.
Frivoles
et joyeux nous nous verronns aux jeux. On attend ta présence.
(lls
entrent dans le salon.)
GIL
PEREZ
(sortant
de la cuisine et portant un panier de provisions et un bougeoir, qu'il pose sur
une petite table près de la porte à droite)
Nous
allons avoir, grâce à Dieu, bon souper ainsi que bon feu!
Prudemment
j'ai mis en réserve les meilleurs vins, les meilleurs plats.
Pour
ses élus le ciel conserve les morceaux les plus délicats!
Deo
gratias!
Nos
maîtres ont soupé très bien, chacun son tour, voici le mien!
Et
puis de ma future femme contemplant !es chastes appas,
le
pieux amour qui m'enflamme en tiers sera dans le repas!
Deo
gratias!
(s'approchant
de la chambre de Jacinthe)
Voici
sa chambre!... Ah! ia porte en est close... comme je l'avais dit!
Mais
sur moi prudemment j'ai l'autre clef...
(tirant
de sa poche un trousseau de clefs qu'il examine)
C'est
elle, je suppose!
Car,
avec celles du couvent n'allons pas la confondre!...
(s
'approchant)
O
quel heureux instant!
Amour!
amour! amour!
Que
ton flambeau m'éclaire!
(Au
moment d'entrer dans la chambre de Jacinthe, dont il vient d'ouvrir la porte,
Angèle parait devant lui, couverte de son domino et de son masque noir.)
ANGÈLE
(étendant
la main vers lui et grossissant sa voix)
Téméraire!
Impie!!... où vas-tu?
GIL
PEREZ
(tremblant
et laissant tomber son bougeoir)
Mon
Dieu!... mon bon Dieu!
Qu'aije
vu? Qu'aije vu?
Noir
fantôme, que me veux-tu? que me veux-tu?
ANGÈLE
(à
part, gaiement)
L'espoir
en moi se glasse en voyant son effroi; Il tremble!...
Dieu
propice, ici protège-moi!
GIL
PEREZ
(tombant
à genoux)
Tous
mes membres frémissent de surprise et d'effroi;
et
mes genoux fléchissent, mon Dieu, protège-moi!
ANGÈLE
(s'approchant
de Perez qui est à genoux et n'ose lever la tête)
Toi!...
Gi! Perez!
GIL
PEREZ
(à
part)
Il
sait mon nom!
ANGÈLE
Portier
du couvent!
GIL
PEREZ
C'est
moi-même.
ANGÈLE
Intendant,
voleur et fripon.
GIL
PEREZ
C'est
moi!
ANGÈLE
Dépose
à l'instant même les saintes clefs que tu ne peux porter,
ou
je lance sur toi l'éternel anathème!
GIL
PEREZ
(lui
présentant le trousseau)
Les
voici, les voici... que Satan n'aille pas m'emporter!
ANGÈLE
L'espoir
en moi se glisse en voyant son effroi; etc.
GIL
PEREZ
Tous
mes membres frémissent de surprise et d'effroi; etc
(Angèle
lui ordonne sur un premier signe de se lever; sur un second, de si diriger vers
la chambre de Jacinthe; sur un troisiême d'y entrer; Perez obéit en
tremblant.)
ANGÈLE
(entendant
du bruit )
Ah!
mon Dieu! qui vient là?
(Elle
se précipite vivement derrière la porte qui ouvre en dehors et dont le
battant la cache aux yeux du spectateur.)
JACINTHE
(sortant
de la porte du fond, tenant sous le bras un panier de vin et voyant la porte de
sa chambre qui est restée ouverte)
Eh,
quoi! Perez m'attend déjà!
(Elle
entre dans la chambre, et Angèle, qui était derrière la porte,
la
referme et retire la clef )
ANGÈLE
L'heure,
la nuit, tout m'est propice!
Du
courage... ne tremblons pas!
Vierge
sainte, ma protectrice, inspire-moi, guide mes pas!
(Elle
sont de la maison par la porte du fond.)
(Horace
sort doucement du salon, il marche sur la pointe des pieds, et dans I'obscurité
se dirige à tôtons vers la chambre de Jacinthe.)
HORACE
Amour,
viens finir mon supplice et près d'elle guider mes pas.
L'heure,
la nuit, tout m'est propice, je vais la voir, ne tremblons pas, etc.
Amour,
viens finir mon supplice, etc.
(Juliano,
Lord Elfort et tous les jeunes gens sortent de la porte du salon.)
JULIANO,
LORD ELFORT et LES AMIS
(gai
et à demi-voix)
La
bonne affaire!
Silence,
ami'!
Avec
mystère il est sorti.
Rendez-vous
tendre ici l'attend, il faut surprendre le conquérant!
(Horace,
avec la clef qu'il a dans sa poche, a ouvert la ponte à droite, est entré
un instant dans la chambre et en ressort dans l'obscuaté, tenant Jacinthe par
la main.)
HORACE
Venez,
venez, madame venez, n'ayez plus de ciainte!
JACINTHE
(se
laissant entrainer)
Qu'est-ce
que ça veut dire?
HORACE
À
votre chevalier, à votre défenseur, il faut vous confier,
et
vous faire connaître!
(Juliano
est entré dans le salon, et en ressont tenant un flambeau à plusieurs
branches. Lé théâtre redevient éclairé.)
Ah!
grand Dieu!
JULIANO,
LORD ELFORT et LES AMIS
C'est
Jacinthe!
La
bonne affaire!
Vive
à jamais et la douairière et ses attraits!
Qui
pourrait croire tel dévoûment?
Honneur
et gloire au conquérant!
HORACE
L'étrange
affaire!
Que
voisje, hélas!
Et
que! mystère suit donc mes pas?
Dans
ma mémoire tout se confond.
Je
n'ose croire sa trahison!
JACINTHE
L'étrange
affaire!
Qu'ont-ils
donc tous?
La
chose est claire, on rit de nous!
Faire
à ma gloire pareil affront!
Je
n'ose croire à leur soupçon!
HORACE
(montrant
la chambre)
Elle
était là pourtant... elle y doit encore être!
JULIANO,
LORD ELFORT et LES AMIS
La
bonne affaire... etc.
JACINTHE
L'étrange
affaire... etc.
(Horace
entre la chambre
et
ressort en tenant Gil Perez par la main)
JULIANO,
LORD ELFORT et LES AMIS
Un
homme!
JACINTHE
(à
Juliano)
Gil
Perez, que vous devez connaître, un cuisinier de grand talent,
qui
venait pour m'aider pour le souper!
JULIANO
(souriant)
Vraiment!
Ici, dans ton appartement!
HORACE
(à
part)
O
foneste disprâce!
JULIANO
Et
quel destin fetal poursuit ce pauvre
Horace
Même auprès de Jacinthe,
il
rencontre un rival!
JULIANO,
LORD ELFORT
La
bonne affaire!
Vive
à jamais et la douairière et ses attraits!
Qui
pourrait croire tel dévoûment?
Honneur
et gloire au conquérant!
LES
AMIS
L'étrange
affaire... etc.
JACINTHE
L'étrange
affaire... etc.
GIL
PEREZ
L'étrange
affaire!
Je
tremble, hélas!
La
chose est claire, c'est Satanas!
Figure
noire au front cornu, je n'ose croire ce que j'ai vu!
HORACE
(qui,
pendant la hn de cet ensemble, est entré dans la chambre de Jacinthe, en
ressort en ce moment)
Partie!...
hélas! partie!... elle n'est plus ici...
Et
cette fois encor loin de nous elle a fui!
JULIANO
Eh!
qui donc?
HORACE
Faut-il
vous le dire? L'esprit follet, le sylphe...
Ou
plutôt le démon qui me trompe,
m'abuse
et rit de mon martyre!
JULIANO
Ton
inconnue...
HORACE
Eh!
oui! je l'ai vue...
JULIANO
Allons
donc!
HORACE
Ici
même... à l'instant... c'est cette jeune fille qui nous servait
à table.
JULIANO
Inésille!
La
nièce de Jacinthe...
(à
Jacinthe)
Entends-tu!
JACINTHE
(secouant
la tête)
J'entends
bien.
JULIANO
Et
que dis-tu?
JACINTHE
Je
dis que le seigneur Horace pourrait avoir raison!
HORACE
Parle!
achève de grâce! Quel!e est-elle?
JACINTHE
Je
n'en sais rien.
JULIANO
Elle
n'est pas ta nièce?
JACINTHE
Mon
Dieu, non!
JULIANO
Et
ne vient pas du pays?
JACINTHE
Mon
Dieu, non!
JULIANO
Tu
ne l'as pas vue avant?
JACINTHE
Mon
Dieu, non! Non, cent fois, non!
Je
ne connais ni son rang ni son nom!
HORACE
(à
Juliano)
Tu
le vois bien, mon cher, c'est un démon!
JULIANO,
LORD ELFORT, GIL PEREZ
Un
démon!
JULIANO,
LORD Elfort, LES AMIS
Grand
Dieu! quelle aventure!
C'est
charmant, je le jure!
Quoi!
sous cette figure se cachait un démon!
Mais
lutine ou sylphide, que le dépit nous guide,
pour
trouver !a perfide, parcourons ta maison!
JACINTHE,
HORACE et GIL PEREZ
Ah!
pareille aventure me confond, je le jure!
Son
âme et sa figure sont celles d'un démon!
Mais,
lutine ou sylphide, que le dépit nous guide,
pour
trouver la perfide, parcourons la maison!
JACINTHE
Sous
l'aspect d'une riche dame l'esprit malin m'est apparu!
JULIANO
Puis,
sous les traits d'une gentille femme, a table, ici, nous l'avons vu!
GIL
PEREZ
Et
moi, j'en jure sur mon âme sous les traits d'un fantôme
au
front noir et cornu,
je
l'ai vue, de mes deux yeux vue!
HORACE
(à
Juliano)
Eh
bien, mon cher, qu'en dis-tu?
JULIANO
(riant)
Je
dis... je dis...
JULIANO,
LORD Elfort LES AMIS
L'étonnante
aventuré!
C'est
charmant, je le jure!
Quoi!
sous cette figure se cachait un démon!
Mais
lutine ou sy!phide que le dépit nous guide,
pour
trouver la penfide, parcourons ta maison!
éveillons!
réveillons!
Parcourons
la maison!
JACINTHE,
HORACE et GIL PEREZ
Ah!
pareille aventure me confond, je le jure!
Son
âme et sa figure sont celles d'un dèmon!
Mais,
lutine ou sylphide, que le dèpit nous guide,
pour
trouver la perfide, parcourons la maison,
Réveillons!
réveillons! Parcourons la maison!
(Jacinthe
et les valets des jeunes seigneurs ont apporté plusieurs flambeaux, chacun en
prend un, et tous sortent en désordre et avec grand bruit parles différentes
portes de l'appartement.)
Entr'acte
Le
parloir d'un couvent en Espagne. Au fond deux poaes conduisant dans les cours du
monastère. A gauche, eh sur le premier plan, la cellule de l'abbesse. A
droite du spectateur, sur le premier plan, une petite porte qui conduit au
jardin; du même côté, sur le second plan, une large travoe qui donne sur
l'intérieur de la chapelle.
BRIGITTE
(seule)
J'ai
beau essayer de réciter mes prières c'est impossible...
je
suis trop inquiète... sœu Angèle n'est pas encore de retour
au couvent
Pauvre
Angèle, mais qu'est elle devenue?
La
future abbesse des Annonciades obligée de découcher
et
perdue dans les rues de Madrid!... quel scandale!...
Si
encore je pouvais ce matin cacher son absence...
mais
ici il n'y a que des femmes.. pis encore, des nonnes...
et
toutes ces demo~selles sont si curieuses si indiscrètes si bavardes...
On
n'a pas d'idée dé cela dans le monde!
Au
réfectoire, à la prière, méme en récitant son rosaire on jase,
on
jase tant, hélas, que la cloche ne s'entend pas.
Et,
s'il faut parler sans rien dire, sur le prochain s'il faut médire,
savez-vous
où cela s'apprend?
C'est
au couvent.
Mes
demoiselles qu'on trouve les meilleurs modèles, oui,
c'est
au couvent qu'en peu de temps cela s'apprend.
Humble
et les paupières baissées,
jamais
de mauvaises pensées mais avant d'entrer au parloir,
on
jette un coup d'œii au miroir.
Si
vous voulez, jeune fillette, être à la fois prude et coquette,
savez-vous
où cela s'apprend?
C'est
au couvent.
Mes
demoiselles qu'on trouve les meilleurs modèles, oui,
c'est
au couvent que tous les temps cela s'apprend.
URSULE
(la
saluant en entrant)
Ave,
ma sœur!
BRIGITTE
Ave
sœur Ursule!
Vous
voici levée de bon matin!
URSULE
J'avais
à parler à sœur Angèle.
BRIGITTE
À
notre jeune aoPesse?
URSULE
Oh,
elle ne l'est Pas encore.
BRIGITTE
Aujourd'hui
même... dès qu'eile aura pris le voile.
URSULE
Si
elle le prend!
BRIGITTE
Et
qui s'y opposera?
URSULE
Moi
peut-être! Angèle d'Olivarès est cousine de la re~ne,
on
la nomme à la plus riche abbaye de Madrid...
avant
l'âge et avant qu'elle n'ait prononcé ses vœux!
L'injustice
me révolte
et
je ne vois là-dedans que l'intérêt du ciel et du couvent.
BRIGITTE
Et
le désir d'être abbesse.
URSULE
Et
quand ce serait
Est-ce
qu'elle n'est pas dans son appartement?
BRIGITTE
E!le
ne reçoit personne.
URSULE
Encore!
BRIGITTE
Elle
a la migraine.
URSULE
Comme
les grandes dames!
(On
frappe à la porte du jardin.)
Qui
vient là?
BRIGITTE
Si
c'était elle!
URSULE
Ouvrez
donc... ouvrez vite.
BRIGITTE
Je
n'ai pas la clefje l'ai remise dans la paneterie avec les autres.
URSULE
Je
vais !a prendre.
BRIGITTE
(à
part)
Va
.. tu !a chercheras longtemps...
(haut)
Je
vous suis, ma chère sœur!...
(Elles
sontent par la porte au fond. Angèle entr'ouvre la porte à droite.
Elle est en domino noir, pâle et se soutenant à peine.)
ANGÈLE
Je
suis sauvée enfin!... le jour allait éclore, et l'on ne m'a pas vue.
(se
jetant sur un fauteuil)
Ah!
respirons un peu.
(se
levant brusquement)
Qu'entendsje,
ô mon Dieu!
Non,
rien... j'y croyais étre encore.
(Elle
se lève et jette sur le fauteuil qu'elle vient de quitter
le
trousseau de clefs qu'elle tenait à la main.)
Ah!
quelle nuit!
Le
moindre bruit me trouble et m'interdit!
Et
je m'arrête, hélas à chaque pas.
Soudain
j'entends de lourds fusils au loin retentissants... et puis
Qui
vive? Holà!
Qui
marche là?
Ce
sont des soldats un peu gris par un sergent ivre conduits.
Sous
un sombre portail soudain je me blottis,
et
grâce à mon domino noir on passe sans m'apercevoir.
Tandis
que moi, droite, immobile et mourante d'effroi,
en
mon cœur je priais, et je disais:
O
mon Dieu! Dieu puissant sauve-moi de tout accident,
sauve
ithonneur du couvent!
En
cet instant, passe en chantant un jeune ètudiant!
Le
voleur à ce bruit soudain s'enfuit.
Mon
défenseur s'approche alors--
Calmez
votre frayeur, je ne vous quitte pas, prenez mon bras.
-Non,
non, monsieur, seule j'irai...
-Non,
signora, bon gré, malgré, jusqu'en votre logis je vous escorterai.
-Non,
non, cessez de me presser.
-Calmez
vous... je vais vous laisser.
Mais
un baiser, un seul baiser!
Comment
le refuser? Un baiser... je le veux...
Il
en prit deux! Et pendant ce moment,
O
mon Dieu, disaisje en tremblant, sauve l'honneur du couvent!
Mais
je suis, grâce au ciel, à l'abri de l'orage;
et
je n'ai plus rien à craindre en ce pieux réduit,
et
je ne sais pourtant quelle fatale image
jusqu'au
pied du saint lieu m'agite et me poursuit.
Flamme
vengeresse, tourment qui m'oppresse,
amour
qui sans espoir me laisse, tu vois ma faiblesse, hélas pauvre abbesse,
devant
toi mon pouvoir s'abaisse.
Rends
à mon cœur le calme et la paix, toi qu'hélas autrefois je bravais.
Flamme
vengeresse, etc.
Comment
le fuir et le bannir- le moyen, ah mon Dieu, je l'ignore.
Je
veux ici l'oublier, oui, je le veux, et je le vois encore.
Flamme
vengeresse, etc. Amour, va tten pour jamais.
BRIGITTE
(rentrant
par la porte du fond qu'elle referme)
C'est
vous, madame! Mais qui donc vous a ouvert la porte du couvent?
ANGÈLE
(montrant
le trousseau de clefs qu'elle a jeté sur le fauteuil)
Je
te le dirai.
BRIGITTE
Le
trousseau de clefs de Gil Perez, le concierge.
Comment
est-il entré entre vos mains?
ANGÈLE
C'est
une longue histoire…
BRIGITTE
Et
aujourd'hui méme, où vous devez prendre le voile!
ANGÈLE
Ah,
ces vœux que je vais prononcer feront maintenant le malheur de ma vie.
BRIGITTE
Mais
refusez.
ANGÈLE
Est-ce
que c'est possible, quand la reine l'ordonne.
Il
faut se soumettre à sa destinée, aujourd'hui, tout sera fini pour moi!
BRIGITTE
Pauvre
abbesse!
On
vient, partez vite.
(Angèle
rentre dans son appartement à gauche.)
Chœur
DE NONNES
(entrant,
vif et babillard)
Ah!
quel malheur pour nous!
Ma
chère sœur, combien,
élas,
mon cœur partage sa douleur!
Pour
calmer son tourment il nous faut sur-le-champ prier dévotement
tous
les saints du couvent.
Mais
avant tout, le fait est-il certain?
Quoi,
madame l'abbesse a depuis ce matin une migraine affreuse!
Oh,
le ciel complaisant devrait de pareils maux préserver le couvent!
BRIGITTE
Qui
vous a dit cela?
LES
NONNES
Vraiment,
c'est notre chère sœur Ursule!
BRIGITTE
(à
part)
C'est
par elle, dans le couvent, que chaque nouvelle circule.
(haut)
Mais
calmez-vous, cela va mieux.
LES
NONNES
Cela
va mieux!...
Ah!
quelle ivresse!
Aujourd'hui
madame l'abbesse pourra donc prononcer ses vœux?
Ah!
la belle cérémonie!
Que!
beau spectacle, quel beau jour!
Chez
nous, où toujours on s'ennuie, nous aurons la ville et la cour!
Et
puis ensuite au réfectoire un grand repas.
Mes
chères sœurs. un grand repas.
BRIGITTE
C'est
étonnant, et, d'honneur,
on
ne pourrait croire comme on est gourmande au couvent!
LES
NONNES
Ah!
quel bonheur pour nous, ma chère sœur.
Quoi!
le ciel protecteur dissipe sa douleur!
D'un
miracle aussi grand il faut dévotement remercier le ciel
et
les saints du couvent.
Il
est donc vrai?
Le
fait est bien certain!
Cette
affreuse migraine a disparu soudain!
Le
ciel nous !e devait, oui,
le
ciel bienfaisant devrait de pareils maux préserver le couvent.
(Ursule
entre par le fond. On frappe à la porte à droite.)
URSULE
Quoi!
vous n'entendez pas qu'ici l'on frappe encore?
LES
NONNES
Et
la clef?
BRIGITTE
(la
leur donnant)
La
voici.
URSULE
(bas
à Brigitte)
Vous
qui ne l'aviez pas?…
BRIGITTE
(d'un
air naif)
Tout
à l'heure, ma chère, je l'ai retrouvée.
URSULE
(à
part, d'un air de déliance)
Ah!
LES
NONNES
Comment,
c'est la tourière! Qui donc l'amène?
LA
TOURIÈRE
(entrant
par la porte à droite, que l'on vient d'ouvrir)
On
le saura.
Et
sur un fait auquel votre honneur s'intéresse
Je
viens pour consulter madame notre abbesse.
URSULE
(à
part)
On
ne peut la voir. Et cela cache encore un mystère.
BRIGITTE
Tenez,
la voilà!
(Angèle
sort de son appartement. Elle porte le costume d'abbesse.)
ANGÈLE
Mes
chères sœurs, mes sœurs, que l'allégresse
et
la paix règnent dans vos cœurs,
que
Dieu vous protège sans cesse et vous comble de ses faveurs!
Que
Dieu vous protège sans cesse et vous comble de ses faveurs!
URSULE
(à
part)
Qu'elle
est heureuse d'être abbesse!
Mais
to s'obtient par la faveur, et bientôt,
grâce
à mon adresse, j'aurai peut-être ce bonheur.
BRIGITTE,
LA TOURIÈRE, LES NONNES
Qu'elle
est gentille, notre abbesse!
Qu'elle
a de grâce et de douceur!
Avec
elle règnent sans cesse ia douce paix et ie bonheur.
URSULE
(allant
à Angéle)
Ah!
madame, combien j'étais inquiétée...
Comment
avez-v
us
donc passé la nuit!
ANGÈLE
(regardant
Brigitte)
Fort
bien. Une nuit assez agitée; mais ce matin ce n'est plus rien.
URSULE
Quel
bonheur!
ANGÈLE
(à
la tourière qui s'avance)
Eh
bien! qu'est-ce?
LA
TOURIÈRE
Hélas!
dans ces saints lieux je n'avais jamais vu scandale de la sorte...
Le
portier du couvent qui se trouve à la porte.
URSULE
Passer
la nuit dehors, c'est un scandale affreux.
URSULE,
LA TOURIÈRE
Compromettre
à ce point la maison!
Un
tel événement jamais jusqu'à présent n'aff!igea le couvent.
LES
NONNES
Ah!
quelle horreur, m a is voyez-do n c, ma sœ u r,
compromettre
à ce point la maison du seigneur!
Ah!
quel scandale affreux!
Un
tel événement jamais jusqu'à présent n'affligea le couvent.
N'en
parlons pas, car du soir au matin,
sans
y penser on jase aux dépens du prochain.
Cette
fois taisons nous, mes sœurs!
C'est
plus prudent pour sauver notre honneur. et celui du couvent.
ANGÈLE
Un
instant... un instant... ayons de l'indulgence.
Quelquefois,
mes sœurs, on ne peut rentrer aussitôt qu'on le veut.
(à
part)
Je
le sais!
(à
la tourière)
Que
dit-il enfin pour sa défense?
LA
TOURIÈRE
Par
des brigands, hier soir arrêté...
ANGÈLE
(à
part)
Ah!
comme il ment!
LA
TOURIÈRE
...par
eux enchaîné, garrotté...
ANGÈLE
(à
part)
Ah!
comme il ment!
LA
TOURIÈRE
...et
de tout son argent, et de ses clefs, dépouillé.
ANGÈLE
(à
part)
Comme
il ment!
BRIGITTE
(regardant
les clefs qu'elle a prises)
Les
voici!
ANGÈLE
(vivement
et à voix basse)
Cache-les!
(haut
et les yeux fixês sur les clefs)
Je
vois bien qu'au couvent il ne pouvait rentrer...
et
qu'il faut qu'on pardonne.
LA
TOURIÈRE, URSULE
Ah!
que! horreur...
C'est
scandaieux
Elle
est trop bonne...
Un
tel événement, etc.
LES
NONNES
Ah!
quelle horreur, ma is voyez-donc, ma sœu r,
compromettre
à ce point la maison du seigneur! etc.
ANGÈLE
(à
part)
Que
le ciel me pardonne!
LA
TOURIÈRE
Ce
n'est pas tout encore, et voilà qu'au parloir,
un
cavalier demande à voir Madame notre abbesse.
ANGÈLE
Impossible
à cette heure.
Voici
matines, et déjà nous sommes en retard...
Son
nom?
LA
TOURIÈRE
Massarena.
ANGÈLE
Horace!
O ciel ! Que dans cette demeure, i! nous attende!...
URSULE
Eh!
mais, à ce nom-là, Madame semble bien émue.
ANGÈLE
Qui,
moi? non pas...
(à
part)
M'aurait-on
reconnue?
(faisant
un pas)
Et
saurait-il?
LES
NONNES
Les
cloches argentines pour nous sonnent matines
Allons
d'un cœur fervent prier pour le couvent!
URSULE
Madame,
voici matines, et déjà nous sommes en retard.
BRIGITTE
(avec
impatience)
Eh!
mon Dieu, I'on y va.
ANGÈLE
M'aurait-on
reconnue?
URSULE
Elle
semble bien émue.
TOUTES
LES NONNES
Les
cloches argentines pour nous sonnent matines, etc.
(Elles
dêfilent toutes par les portes du fond, que l'on referme, et la tourière,
à qui Angèle a parlê bas, reste la demière.)
LA
TOURIÈRE
Entrez,
entrez, seigneur cavalier.
(Horace
entre de la porte à droite.)
Madame
la supérieure vous prie de l'attendre dans ce parloir...
en
ce moment nous sommes toutes à
matines!
Dieu
vous garde, mon frère.
(Elle
sort.)
(On
entend le son de l'orgue dans la chapelle.)
HORACE
À
ces accords religieux, le calme renaît dans mon âme.
Filles
du ciel, vous qu'un saint zèle enflamme,
à
vos pieux accents je veux mêler mes vœux.
Avec
elles prions.
(Il
se lève et s'approche de la travée à droite qui donne sur la
chapelle. Il s'agenouille sur une chaise qui est contre la travée.)
ANGÈLE
(chantant
en dehors)
Heureux
qui ne respire que pour suivre ta !oi, mon Dieu,
sous
ton empire ramè
e
notre foi.
Que
ton amour m'enflamme, et vienne rendre, Seigneur,
le
bonheur à mon âme et le calme à mon cœur.
HORACE
(qui
pendant ce eantique a montré la olus grande émotion)
Ah!
quel troubie de moi s'empare!
De
surprise et d'effroi tout mon sang s'est glacé!
C'est
elle encor! c'est elle!
Ah!
ma raison s'égare.
Filles
du ciel, priez pour un pauvre insensé
LE
CHŒUR
Que
ton amour l'enflamme, prends pitié du pécheur!
Rends
la paix à son âme et le calme à son cœur.
ANGÈLE
Les
amours de la terre ont bien vite passé;
leur
bonheur éphémère c'est bientôt éclipsé;
mais
quand tu nous enflammes, toi seul donnes, Seigneur,
le
bonheur à nos âmes et la paix à nos cœurs.
HORACE
Ah!
quel trouble de moi s'empare! De surprise et d'effroi, etc.
LE
CHŒUR
Que
ton amour l'enflamme, prends pitié du pécheur! etc.
ANGÈLE
Toi
seul donnes, Seigneur, le bonheur à nos ârnes et la paix à nos
coeurs.
BRIGITTE
(entrant
par la porte du fond)
Madame
l'abbesse!
(Angèle
paratt: elle est enveloppée rdans son voile. Brigitte sort.)
ANGÈLE
Seigneur
Horace de Massarena, on m'a dit que vous demandez à me parler...
HORACE
Oui,
ma sœur... d'une affaire très importante.
M.
le duc de San Lucar me destinait sa fille en mariage...
Mais
ce mariage est impossible.
ANGÈLE
Que
dites-vous?
HORACE
Il
ne peut plus avoir lieu, parce qu'il en est une autre que j'aime
et
que j'aimerai toute ma vie.
ANGÈLE
(à
part)
Ah,
mon Dieu!
URSULE
(entrant)
Madame,
voici déjà 1e comte Juliano, lord et lady Elfort
et
puis M
de
San Lucar…
et
des seigneurs de la cour qui arrivent pour la cérémonie…
ANGÈLE
O
ciei!...
URSULE
Mon
oncle don Gregorio m'a dit de vous remettre cette ordonnance
qui
est scellée des armes de Sa Majesté.
ANGÈLE
Donnez!
URSULE
(à
part)
Je
veux être témoin de son dépit... pour aller le conter à tout le
couvent.
ANGÈLE
(écartant
un instant son voile wur lire la lettre)
Dieu!
Que vois-je!
(Elle
s'enfuit.)
HORACE
(reconnaissant
Angéle)
Ah!...
URSULE
Elle
sait tout.
(Elle
sort en courant )
HORACE
C'est
mon inconnue… c'est mon domino noir...
c'est
la servante aragonaise... c'est Inésille, l'abbesse...
Non...
elle a pris sa robe, eile a pris ses traits... mais, ce n'est pas elle!
(Entrent
Lord et Lady Eltont, Juliano, seigneurs de la cour. Puis Brigitte, Ursule, la
tourière et toutes les nonnes. Les nonnes entrent par les portes du fond,
et se rangent en demi-cercle au fond du théâtre; derrière elles, les
dames et seigneurs de la cour; Angéle, habillée en blanc et voilée, sort de
son appantement, et se place au milieu du théâtre; Ursule à côté d'elle.)
ANGÈLE
Mes
sœurs, mes chères sœurs,
notre
auguste souveraine la reine ne veut pas que je sois votre abbesse.
URSULE
(a
part)
Quel
bonheur!
ANGÈLE
Et
par son ordre exprès, à sœur Ursule je remets ce titre et le
pouvoir suprême.
LES
NONNES
Ah!
quel malheur! Ah! quels regrets!
(Pendant
que parle Angèle, Horace témoigne la plus grande émotion. Il veut aller
à elle. Juliano, qui est plus près de lui, le retient)
ANGÈLE
Il
faut vous quitter pour jamais,
car
on m'ordonne aujourd'hui méme d'avoir à choisir un époux.
LORD
ELFORT
(s'approchant
d'Angèle)
Ah!
quelle tyrannie extrême!
Ce
n'était pas ainsi chez nous, on était libre...
ANGÈLE
(s'avançant
vers Horace)
Et
cet époux, voulez-vous l'être, Horace, voulez-vous?
(Pendant
cette phrase de chant Brigitte, qui
est derriêre Angèle, a retiré peu à peu son voile. Horace lève
les yeux, reconnait les traits d'Angèle, pousse un cn et tombe à
ses genoux )
HORACE
Ah!
C'est elle, toujours elle! O moment trop heureux!
Démon,
ange ou mortelle, ne fuyez plus mes yeux! etc.
ANGÈLE
Ce
n'est qu'une mortelle qui veut vous rendre heureux,
et
d'un amant fidèle récompenser les feux! etc.
TOUS
C'est
elle, c'est bien elle qui veut le rendre heureux!
O
surprise nouvelle qui vient charmer ses yeux! etc.
HORACE
De
mon bonheur je doute encor moi-même!
Après
les changements qu'à chaque instant j'ai vus,
c
ha nge me nts biza rres et contus.
ANGÈLE
Qu'un
mot peut expliquer Horace, je vous aime!
HORACE
Ah!
maintenant, ne changez plus!
C'est
elle, toujours elle, etc.
ANGÈLE
Ce
n'est qu'une mortelle, etc.
TOUS
C'est
elle, toujours elle, etc.
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