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  Daniel Francois-Esprit Auber

Le Domino noir   

Černé domino  
 
 

Původní premiéra tříaktové komické opery Le Domino noir se konala 2.12.1837 v pařížské Opéra-Comique v Salle Nouveautés (Salle Bourse). Libretto napsal Eugène Scribe.

Osoby a obsazení premiéry:

Lord Elfort - Honoré Grignon (baryton)

Horatio z Massareny, mladý šlechtic, tajemník vyslanectví - Joseph-Antoine-Charles Couderc (tenor)

hrabě Juliano, jeho přítel - Théodore-François Moreau-Sainti (tenor)

Lopez (tenor)

Gil-Perez, správce ústavu šlechtičen - Roy (bas)

Brigitte de San Lucar - Berthaud (soprán)

Ursula, dcera lorda Elforta - Jenny Olivier (soprán)

Angela d'Olivarès, abatyše - Laure Cinti-Damoreau (mezzosoprán)

Claudia, Julianova hospodyně (alt)

Gertrude, služebná (soprán)


1. dějství: Maškarní ples.  Španělská královna uspořádala maškarní ples, jehož se zúčastnila i Angela v doprovodu Brigity. Zde se setkává s mladým šlechticem Horaciem di Massareno, který se do ní už dříve zamiloval a nyní jí vyzná svou lásku. Angela jeho lásku neopětuje a ujišťuje ho pouze svým přátelstvím. Chce odejít a hledá svou průvodkyni, dovídá se však, že jí Massarena lstí odstranil. Angela naříká.

2. dějství: Jídelna v domě Julianově. Angela, spěchající v rozčilení do kláštera, zabloudila a dostala se do Julianova paláce. Juliano, Massarenův přítel, šlechtic nevalné pověsti, pořádá právě pro své přátele hostinu. Claudia, jeho hospodyně, dobrá duše, se slituje nad Angelou a je ochotna jí pomoci. Přestrojena za selku pomáhá jí Angela v obsluhování hostí a vzbudí jejich pozornost. Ačkoliv tvrdí, že se jmenuje Inessila a že je z Aragonie, Massarena ji přece pozná. Po skončené hostině chce rozjařený Gil-Perez navštívit Claudii v jejím pokoji. Na prahu mu však vstupuje do cesty Angela v černém závoji, která se zde skryla. Využívajíc jeho leknutí, neboť utekla z kláštera, vymáhá na něm klíč od klášterních vrat a prchá.

3. dějství: Klášterní hovorna. Angela vypravuje Brigitě, která zařídila vše tak, že Angelina nepřítomnost zůstala utajena, co v noci zažila. Uršula však žaluje na Gil-Pereze a žádá, aby byl potrestán. Massarena zatím přichází  prosit, aby byl zbaven závazku oženit se s Uršulou, dcerou lorda Erforta, která mu byla určena. Přes její úbor poznává v abatyši Angele černé domino, do něhož se zamiloval. Královna zbavuje Angelu jejího úřadu a svoluje k jejímu sňatku s Horaciem di Massarena, Uršula, kterou zavrhl, se stává abatyší; tak obě našly vytoužený cíl svého života a jsou šťastny.

Théâtre des Nouveautés

Libretto

Ouverture  
 

Un bal masqué dans les appartements de la reine. Le théâtre représente un petit salon; deux portes latérales; deux au fond. Un canapé sur le premier plan. Au fond, adossoe à un des panneaux, une nche pendule. On entend dans le lointain un mouvement de boléro qui va toujours en augmentant.   

  

JULIANO

Pardon, mon cher ami... j'ai une danseuse qui m'attend...

Viens-tu dans la salle de bal?  

HORACE

Non, j'aime mieux rester ici. 

JULIANO

Avec elle?... 

HORACE

Peut-être bien! 

JULIANO

(qui sort en riand Alors, bonne chance)  

HORACE

(seul)

Il se moque de moi, et il a raison!...

mais c'est qu'aujourd'hui tout me la rappelle...

c'est ici... qu'il y a un an, à cette même fête, dans ce petit salon...

je l'ai vue apparaître.

(Apercevant Angèle et Brigitte qui entrent,

elles portent des masques et dominos.)

Ah! cette taille, cette tournure... surtout... ce joli pied!...  

ANGÈLE

(à Brigitte)

Tout est-il préparé? 

BRIGITTE

C'est convenu, c'est dit! 

ANGÈLE

La voiture à minuit nous attendra!...  

HORACE

(sur le canapé, à part)

C'est elle! 

ANGÈLE

(à Brigitte)

Et toi, songes-y bien!... au rendez-vous fidèle.

Dans ce salon à minuit!  

BRIGITTE

À minuit! 

HORACE

À minuit! 

ANGÈLE

Un instant de retard, et nous serions perdues.  

BRIGITTE

Je le sais bien! 

ANGÈLE

Et rien que d'y penser me fait peur! 

BRIGITTE

Allons, madame, allons, du cœur

Et dans la foule confondues en songeant au plaisir, oublions la frayeur!  

ANGÈLE, BRIGITTE

O belle soirée!

Moment enchanteur!

Mon âme enivrée rêve le bonheur! (rep.)  

HORACE

O douce soirée!

Moment enchanteur!

Mon âme enivrée renait au bonheur! (rep.)  

ANGÈLE

Nous sommes seules! 

BRIGITTE

(regardant du côté du canapé)

Non! un cavalier est là qui nous écoute!  

ANGÈLE

(remettant vivemenr son masque)

O ciel! 

(Horace s'est êtendu sur le canapê, a fermê les yeux et foint de dormir au moment où Brigitte le regarde.)  

BRIGITTE

Rassurez-vous, madame,

Il dort! 

ANGÈLE

Bien vrai? 

BRIGITTE

Sans doute. 

HORACE

(à part, les yeux fermês)

Et sur mon âme, profondément il dormira!  

BRIGITTE

(le regardant sous le nez)

Il n'est vraiment pas mal'!

Regardez-le, madame!  

ANGÈLE

(s'avançant)

Ah! grands Dieux!... c'est lui! . c'est Horace!  

BRIGITTE

(étonnée)

Horace!... 

ANGÈLE

Eh! oui, ce jeune cavatier qui nous protogea l'an dernier.  

BRIGITTE

C'est possible... et j'aime à le croire.  

ANGÈLE

Quoi! tu ne l'aurais pas reconnu? 

BRIGITTE

Non vraiment. Je n'ai pas autant de mémoire que madame.  

HORACE

(à part)

Ah! c'est charmant! 

ANGÈLE, BRIGITTE

O belle soirée! Moment enchanteur!

Mon âme enivrée rêve le bonheur! (rep.)  

HORACE

O douce soirée! Moment enchanteur!

Mon âme enivrée rena~t au bonheur! (rep.)  

BRIGITTE

(regardant du côté du salon)

L'orchestre a donné le signal:

voici qu'à danser l'on commence, entrons dans la salle du bal.  

ANGÈLE

(avec embarras, et regardant Horace)

Pas maintenant. 

BRIGITTE

Pourquoi? 

ANGÈLE

Je pense qu'à la fin de ia contredanse on sera moins remarquées... attendons!  

BRIGITTE

(avec un peu d'impatience)

Si, comme vous voudrez; mais ici nous perdons un temps précieux.  

ANGÈLE

Non, ma chère.

(lui montrant une porte)

D'ici l'on voit très bien. 

BRIGITTE

C'est juste. 

HORACE

(à pant)

O sort prospère! 

ANGÈLE

(s'approchant d'Horace pendant que Brigitte n'est occupée que de ce qui se passe dans la salle de bal)

Ah! si j'osais... Non... non, jamais!

Le trouble et la frayeur dont mon âme est atteinte me disent que j'ai tort...

hélas! je le crains

bien.

Mais... mais... je puis du moins le regarder sans crainte...

Il dort! il dort! et n'en saura rien!

Non, non... jamais il n'en saura rien!  

BRIGITTE

Entendez-vous ce joli boléro? 

ANGÈLE

(à part et regardant Horace)

Mon Dieu! ce bruit nouveau va l'éveiller... le maudit boléro!

Je crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!  

BRIGITTE

(riant)

On dirait qu'il sommeille, et n'en rêve que rnieux!  

ANGÈLE

Non... non... quelle merveille! Il dort... il dort trés bien!

Mon Dieu! fais qu'il sommeille et qu'i! n'entende rien.

Je crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!

Oui, tout me le conseille, fuyons loin de ses yeux!  

BRIGITTE

Ah! c'est une merveille, et je n'y conçois rien; vraiment,

quand il sommeille, ce monsieur dort très bien!

Bien loin qu'il ne stèveille à ces accords joyeux, on dirait, etc.  

HORACE

(sur le canapé. soulevant sa tête de temps en temps)

Pendant que je sommeille, d'ici je vois très bien.

O suave merveille! quel bonheur est le mien!

Ah! loin que je m'éveiiie, fermons, fermons~les~yeux!

L'amour me le conseille: dormons pour être heureux!  

(Brigitte retourne à la porte du bal, regarde le boléro et Angèle se rapproche du canapé.)  

ANGÈLE

Ah! combien mon âme est émue! 

HORACE

(sur le canapé, foignant de rêver)

À toi!.... toulours à toi ma charmante inconnue!  

ANGÈLE

En dormant il pense à moi!

Nul sentiment coupable en ces lieux ne m'anime

et pourtant y rester est mal...

Je le sens bien! Mais ce bouquet... je puis le lui laisser sans crime.

Il dort!... il dort!... il n'en saura rien!

Non! i! n'en saura jamais rien!  

(Elle place son bouquet sur le canapé à côté orace puis elle s'éloigne vivement.)  

ANGÈLE

Maudit boléro! 

BRIGITTE

Le joli boléro! 

ANGÈLE

Il va l'éveillor! 

HORACE

Loin que je m'éveille, fermons les yeux.  

ANGÈLE

Je crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!  

BRIGITTE

On dirait qu'il sommeille et n'en rêve que mieux!  

ANGÈLE

Oui, tout me le conseille, fuyons loin de ses yeux!

Je crains qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux!

Mon Dieu! fais qu'il sommeille et qu'il n'entende rien!  

BRIGITTE

Bien loin qu'il ne s'éveille à ces accords joyeux,

Ah! c'est une merveille, et je n'y conçois rien;

On dirait qu'il sommeille et n'en rêve que mieux!  

HORACE

Ah! loin que je m'éveille fermons, fermons les yeux!

L'amour me le conseille: dormons pour être heureux!

Pendant que je sommeille d'ici je vois très bien.  

(Prenant le bouquet qu'il cache dans son sein. Juliano entre de la salle du bal.)  

JULIANO

Voilà le plus joli boléro que j'ai jamais dansé!  

HORACE

(se levant brusquement et courant à lui)

Mon cher ami! 

ANGÈLE

Il s'est réveillé! 

HORACE

(bas à Juliano)

C'est mon inconnue! 

JULIANO

Tu crois? 

HORACE

Certainement! et le meurs d'envie de lui parler,

mais tant qu'elle sera avec sa compagne…  

JULIANO

C'est-à-dire qu'il faudrait l'éloigner.

(On en tend une contredanse.)

Je vais l'inviter à danser

(Juliano s'approche de Brigitte.)

Beau masque, voulez-vous m'accepter pour cavalier?  

BRIGITTE

Bien volontiers, Monsieur. 

(Ils sortent. Horace arréte Angéle qui veut su/vre Brigitte.)  

HORACE

Écoutez-moi Madame, un instant de grâce.  

ANGÈLE

Pourquoi? 

HORACE

Je vous adore. 

ANGÈLE

Mais je ne suis pas libre. 

HORACE

Ah! N'en parlez pas, car de douleur je mourrais,

mais dites-moi qui vous êtes?  

ANGÈLE

Qui je suis?

Une fée, un bon ange qui partout suit vos pas,

dont l'amitié jamais ne change,

que l'on trahit sans qu'il se venge, et qui n'attend pas même,

hélas un amour qu'on ne lui doit pas!

Oui, je suis ton bon ange ton conseii, ton gardien,

et mon cœur en échange de toi n'exige rien, qu'un bonheur!...

un seul!... et c'est le tien!

Vous servant avec zèle ici-bas comme aux cieux.

Sans intérêt je suis fidèle,

et lorsqu'auprès d'une autre belie l'hymen aura comblé vos vœux,

là-bas je prierai pour vous deux!..

Car je suis ton bon ange, ton conseil, ton gardien, etc.  

(Angèle sort du salon tandis que Juliano rentre seul par une autre porte.)  

HORACE

Elle est partie, mais j'avais encore une heure à passer avec elle,

car c'est à minuit qu'elle doit partr.  

JULIANO

En es-tu bien sûr? 

HORACE

Oui Juliano, elle l'a dit devant moi... à sa compagne:

toutes deux se sont donné rendezvous ici,

et quand minuit sonnera à cette horIoge,

je la perds pour jamais.  

JULIANO

Allons donc... nous ne pouvons pas le permettre.  

(avançant l'aiguille de l'horloge, et la mettant à minuit moins quelques minutes)  

HORACE

Que fais-tu donc? 

JULIANO

Eh bien, j'avance pour elle l'heure de la retraite.  

BRIGITTE

(sortant de la salle du bal)

Je ne l'aperÇois pas... 

JULIANO

Puis1e vous rendre service, na belle signora?  

BRIGITTE

Non monsieur, ce n'est pas vous que je cherche.  

JULIANO

Et qui donc? Ah, un domino noir, peut-être?  

BRIGITTE

Vous l'avez vu? 

JULIANO

Oui, la signora était très agitée, puis regardant cette horloge,

elle s'est écriée…  

BRIGITTE

Ah! Minuit! ah, mais ce n'est pas possible!

Et ce domino, cette dame, où est-elle?  

JULIANO

Partie en courant! 

BRIGITTE

Et sans m'attendre, mon Dieu!

Mais c'est impossible!... me laisser seule ainsi...  

(sort)  

JULIANO

Vraiment charmante... Ah, cette aiguille qu'il faut ramener sur ses pas.  

(faisant retoumer l'aigu/lle à onze heures)  

ELFORT

(entrant et prenant Juliano à part)

Mon ami, mon ami, j'étais tremblant de colère... mon femme était ici!  

JULIANO

Pas possible, elle qui se disa~t malade? 

ELFORT

Oui, je l'avais trouvée ici,

causant en tête-à-tête avec le seigneur Horace de Massarena.  

JULIANO

Horace... vous vous êtes abusé.  

ELFORT

Attendez donc, vous savez que milady était du sang des d'Olivarès.  

JULIANO

Et bien? 

ELFORT

Eh bien, cette inconnue, ce domino...

il avait brodé sur le coin du mouchoir à elle...

Ies armes d'Olivarès.  

JULIANO

Quel éclat! 

ELFORT

Alors, j'attendrai son retour, et demain, ce petit Horace que je détestais...

Adieu... je pars touf de suite.  

(Il part.)  

JULIANO

(seul)

Ciel... comment les sauver?

(apercevant Horace)

Ah! Arrive donc malheureux...

Ecoute, je ne te ferai pas de reproches... tu n'en savais rien...  

HORACE

Que veux-tu dire? 

JULIANO

Que la beauté mystérieuse qui t'intrigue depuis un an...

n'est autre que Lady Elfort.  

HORACE

(avec désespoir)

Non, cela n'est pas, cela ne peut pas être.  

JULIANO

Écoute... son mari est furieux et compte la surprendre...

il n'en sera rien... cherche milady... moi pendant ce temps,

j'emmène milord dans ma voiture...

je vais donner des ordres à mon cocher,

qui nous égarera... nous perdra... nous versera, s'il le faut...

Adieu, c'est peut-être un bras cassé qui me revient.  

(Il sort)  

HORACE

Ah, je n'en puis revenir... c'est la femme de milord.  

ANGÈLE

(rentrant seule)

Horace! 

HORACE

Fuyez, madame, tout est découvert!

Le comte Juliano m'a appris que votre mari savait tout.  

ANGÈLE

Mon mari! 

HORACE

Oui, Lord Elforf.

(Angèle rit.)

Vous riez... vous osez rire. 

ANGÈLE

Oui vraiment, car je vous jure, monsieur,

que je ne suis pas mariée, et que je ne l'ai jamais été.  

HORACE

Eh bien signora, il est une preu,ve qui ne me laisserait aucun doute…  

ANGÈLE

Et laquelle? 

HORACE

Ce serait d'accepter rna main. 

ANGÈLE

Ah, Horace, je le voudrais, que je ne le pourrais pas...  

HORACE

Et comment cela?

Parlez, quel destin est le nôtre?

Qui nous sépare?

Est-ce le rang ou la naissance...  

ANGÈLE

Eh! non vraiment, ma naissance égale la vôtre.  

HORACE

Alors, c'est ia fortune!... hélas!...

Je le vois, vous n'en avez pas.

Ni moi non plus!

Tant mieux, tant mieux! I'amour tient lieu de cela.  

ANGÈLE

Eh! non, monsieur, je suis riche et beaucoup!  

HORACE

Quoi! la naissance... 

ANGÈLE

Eh, vraiment, oui, 

HORACE

Et la richesse...? 

ANGÈLE

Eh! vraiment, oui 

HORACE

Chez elle tout est réuni!

Alors, quel obstacle peut naître! Prenez pitié de ma douleur.

Faut-il donc mourir sans connaître ce secret qui fait mon malheur?

Angèle Quel trouble en mon âme vient de naître!

Ah! j'ai pitié de sa douleur

Mais, hélas! il ne peut connaître ie secret qui fait mon malheur.  

HORACE

De vous, hélas! que puisje attendre?  

ANGÈLE

Mon amitié qui de loin vous suivra. 

HORACE

Et d'un ami, de l'ami le plus tendre rien désormais ne vous rapprochera.  

ANGÈLE

(soupirant)

Ah! mon Dieu, non. 

HORACE

Ah! je vous supplie!

qu'une fois encore dans ma vie je puisse contempler vos traits.

Oh! que cet espoir me console... une fois!... une seule!  

ANGÈLE

Eh bien! je le promets. 

HORACE

Vous le jurez? Vous le jurez? 

ANGÈLE

À ma parole je ne manque jamais. 

HORACE

Vous le jurez? Vous le jurez? 

ANGÈLE

(lui montrant la salle du bal)

J'entends la danse, et par prudence cessons, monsieur, cet entretien.

Le bal commence et de la danse le bruit fait qu'on n'entend plus rien  

HORACE

Non, non, la danse ne peut, je pense, interrompre cet entretien.

Malgré la danse qui recommence je vous entends toujours très bien. 

ANGÈLE

Cessons cet entretien, monsieur.

Profitez du temps, dans quelques instants,

rêves de plaisir vont s'évanouir.

J'entends la danse, etc.  

HORACE

Non, non, la danse, etc.

Ainsi, de vous revoir vous me laissez l'espoir?  

ANGÈLE

Une fois... je l'ai dit. 

HORACE

Et comment le sauraije? 

ANGÈLE

Le bon ange qui vous protoge vous l'apprendra, mais d'ici là du secret...  

HORACE

Ah! jamais je ne parle à personne. 

ANGÈLE

Des faveurs qu'on vous donne... 

HORACE

Oui, quand l'on me donne.

Mais jusques à présent,

et vous-même en effet devez le reconnattre,

je ne peux pas être discret.

(tendrement, et s'approchant d'elle)

Faites que j'aie au moins quelque mérite à l'être.  

ANGÈLE

J'entends la danse, etc. 

HORACE

Non, non, la danse, etc. 

(lls vont pour entrer dans la salle du bal à droite, et à la pendule de l'un des salons, on entend en dehors sonner minuit.)  

ANGÈLE

(s'arrêtant)

O ciel! qu'entendsje?

(regardant l'horloge du fond)

Il me semble qu'il n'est pas encore l'heure...

et pourtant c'est minuit qui dans ce salon retentit. 

HORACE

(voulant l'empêcher d'entendre)

C'est une erreur.. 

ANGÈLE

(entendant sonner dans le salon à gauche)

Eh! non!... 

HORACE

C'est une erreur... 

ANGÈLE

(entendant sonner dans un troisième salon)

Encore!... ah! tous ensemble!

Ah, c'en est fait de moi!..

Je meurs d'effroi!...

Et ma compagne, hélas!... ma compagne fidèle où la chercher?

où donc est-elle?

Comment la trouver à présent?  

HORACE

(avec embarras)

Elle est... elle est partie. 

ANGÈLE

O ciel ! sans m'attendre. . . et comment? 

HORACE

(de même)

Par une ruse dont je m'accuse...

J'ai su, pour vous garder, !'éloigner en secret!  

ANGÈLE

Ah! vous m'avez perdue! 

HORACE

O mon Dieu! qu'aije fait? 

ANGÈLEO

terreur qui m'accable!

Qu'aije fait, misérable!

À tous les yeux coupable, que vaisie devenir?

Qu'ai-je fait, misérable!

Que résoudre et que faire?

Au châtiment sévère nen ne peut me soustraire,

je n'ai plus qu'à mourir!  

HORACE

O terreur qui m'accable!

Qu'ai-je fait, miserable!

C'est moi qui suis coupable. Comment la retenir?

Que résoudre et que faire?

À sa juste colère rien ne peut me soustraire, je n'ai plus qu'à mourir!

Qu'à moi du moins votre cœur se confie; si je peux réparer mes torts...  

ANGÈLE

Jamais!... jamais!... 

HORACE

Ah! je vous en supplie...

Laissez-moi par mon zèle expier mes forfaits,

laissez-moi vous défendre ou du moins vous conduire!  

ANGÈLE

Non, je dois partir seule!... 

HORACE

(la retenant)

Encore quelqùes instants! 

ANGÈLE

Laissez-moi mièloigner, ou devant vous j'expire!  

HORACE

Eh bien! je vous suivrai! 

ANGÈLE

Non... je vous le défends. Ah! vous m'avez perdue!  

HORACE

O mon Dieu, qu'ai-ie fait? 

ANGÈLE

O terreur qui m'accable! etc. 

HORACE

O terreur qui m'accable! etc.

(Elle s'éloigne malgré les efforts d'Horace pour la retenir Arrivée près de la porte, d'un signe de la main, elle lui défend de la suivre; Horace s'arrête. Elle remet son masque et s'éloigne.)

(seul)

Vous le voulezà cet arrêt terrible je me soumetsj'obeirai…

(après un instant de combat intérieur)

Non, non, c'est impossible

Quoi qu'il arrive, hélas! je la suivrai! 
 

(Il s'elance sur ses pas et disparaît.)  
 
 

Entr'acte  

 

La salle à manger de Juliano. Au milieu, un brasero allumé. Au fond, une porte, et dans un pan coupé une croisêe donnant sur la rue. Deux portes à droite, une à gauche. Entre les portes, des armoires, des buffets; au fond une table sur laquelle le couvert est mis.  
 

JACINTHE

Une heure du matin et Don Juliano, mon maître,

n'est pas encore rentré.

C'est son habitude: il ne dort jamais que le jour...

et je l'aime autant...

le service est bien plus agréable et plus facile avec un maître

qui ferme toujours les yeux!

Mais les maîtres ne s'inquiètent de rien,

et n'ont aucun égard, le mien surtout...

et qu'une gouvernante est à plaindre chez un garçon,

quand il est jeune!

Quand il est vieux, c'est autre chose!

S'il est sur terre un emploi, selon moi, qui doive plaire,

c'est de servir et tenir la maison d'un vieux garçon...

Oui, c'est là le paradis.

Là nos avis à l'instant sont suivis.

Par nous bercé dorloté, il nous doit la santé.

Notre force est sa faiblesse et l'on est dame et maitresse.

Ou vieille duègne ou tendrons, qui voulons régner sans cesse,

pour cent raisons choisissons la maison d'un vieux garçon.

Sa gouvernante est son bien, son soutien, et le règne.

Pour elle il est indulgent très galant et complaisant.

Elle aura chez monseigneur les clefs de tout et même de son cœur.

Fidèle de son vivant, il l'est par testament, où brille,

c'est la coutume une tendresse posthume

Ou vieille duègne ou tendrons, etc.

Et demain quand ma nièce Inésille arrivera

j'aurai grand soin de la surveiller...

Et Gil Perez ne vient pas…

(allant à la fenêtre du fond)

Que voisje! Une figure noire, noire!

Je meurs d'effroi

Dans la nuit de Noêl souper avec !'économe

d'un couvent c'est grand péché.

(On frappe à la porte.)

Dieu juste! quelqu'un frappe!

(On frappe encore. Elle ouvre la porte.)

Ah! Miséricorde, le diable! 

ANGÈLE

(en domino et en masque)

Silence!

(ôtant son masque)

C'est une pauvre femme qui a plus peur que vous.

Je sors du bai, et ne puis pas rentrer chez moi.

Dehors il neige... une lumière!...

J'ai frappé.

Voici de l'or! Cachez-moi vite!  

JACINTHE

Mais que diraije à mon maître?  

ANGÈLE

Quel âge a-t-il? 

JACINTHE

Vingt-cinq ans; et avec des amis il vient pour souper.  

ANGÈLE

S'ils me voyaient ainsi!...

(On entend de la rue une marche militaire.)

Qu'est-ce donc? 

JACINTHE

Une patrouille qui passe sous nos fenêtres; c'est pour la sûreté de la ville.

Ils arrêtent toules les personnes suspectes qu'ils rencontrent...  

ANGÈLE

(à part)

C'en est fait de moi!

(haut à Jacinthe)

Je reste... je reste... mais ce domino, va m'exposer à leurs questions.  

JACINTHE

Il m'est bien facile de vous y soustraire.

Ma nièce inésille, une Aragonaise, vient du pays pour être servante.

J'ai déjà reçu sa malle si Ça peut vous convenir.

Habillée ainsi, mon maître et ses amis vous apercevront

sans seulement faire attention à vous... enfin, si toutefois c'est possible...  

(On frappe à la porte.)  

ANGÈLE

On vient... silence. 

JACINTHE

Entrez vite et que Notre Dame de Lorette vous protège.

(Angéle entre dans la chambre à droite.)

G'l Perez enfin arrive! 

GIL PEREZ

Plus tôt c'était impossible. 

JACINTHE

Revenez plus tard, de grâce! 

GIL PEREZ

Que voulez-vous que je fasse? 

JACINTHE

C'est que le comte Juliano vient souper ici ce soir.  

GIL PEREZ

Je peux rester là en somme; sachez que je suis votre homme, je cuisine!  

JACINTHE

Quelle surprise! 

GIL PEREZ

Employé dans une église, j'étais chef par excellence. Hâcher, couper...  

JACINTHE

On commence! 

GIL PEREZ

Courons vite dans la cuisine! Le temps presse, j'imagine.  

(Il entre dans la cuisine pendant que Jacinthe va ouvrir la porte du fond. Juliano et plusieurs de ses amis entrent.)  

JULIANO et SES AMIS

Réveillons, réveillons l'amour et les belles,

réveillons les maris prompts à s'endormir,

réveillons tout jusqu'au désir, réveillons !'amour et les belles,

réveillons les maris prompts à s'endormir,

réveillons les amants fidèles, réveillons tout jusqu'au désir!

La nuit est !'instant du plaisir!

Vive !a nuit et le plaisir!

JULIANO

Qu'en son lit la raison sommeille verre en main à table je veille

et me console des amours!

Les belles nuits font les beaux jours!  

JULIANO et SES AMIS

Révei!!ons, révei!!ons !'amour et les beiles! etc.  

JULIANO

(à part)

Tout s'arrange au mieux, sur mon âme!

Et Lord Elfort en son logis, en rentrant, a trouvé sa femme...

Il est un dieu pour ies maris!...

Du reste il va venir.

(haut)

Et toi, belle Jacinthe, soigne les apprêts du festin! Qui manque encore?  

LES AMIS

Horace! 

JULIANO

Oui... mes amis, soyez sans crainte Les amoureux n'ont jamais faim!  

JULIANO et SES AMIS

Réveillons, réveillons !'amour et les belles! etc.

(Angèle entre, poussée par Jacinthe.

Elle est habillée en paysanne aragonaise.)  

JULIANO

Oue voisje? quel minais charmant! 

LES AMIS

Quelle est donc cette belle enfant? 

JACINTHE

(aux autres)

C'est ma nièce! Oui, je suis sa tante!

(à Juhano)

Vous savez que nous l'attendions! 

JULIANO et SES AMIS

C'est une admirable servante pour un ménage de garçons!  

ANGÈLE

(faisant la révérence)

Ah! mes seigneurs, c'est trop d'honneur.

(bas à Jacinthe)

Ah! J'ai bien peur! ah! j'ai grand peur! 

JACINTHE

(bas à Angèle)

Allons! courage, courage! 

JULIANO

Son nom? Son nom? 

JACINTHE

Inésille! 

JULIANO et SES AMIS

La belle fille, qu'e!!e est gentille, et qu'inésille offre d'attraits!

Quoiqu'ignorante, elle m'enchante, et pour servante je la prendrais!  

JULIANO

D'où venez-vous, ma chère?  

ANGÈLE

J'arrivons du pays! 

JULIANO

Et que savez-vous faire? 

ANGÈLE

J'n'ons jamais rien appris! 

JULIANO

D'une âme généreuse nous vous formerons tous!  

ANGÈLE

(regardant Jacinthe)

Ah! le fus bien heureuse dipouvoir entrer chez vous!

Dans cette maison que j'honore...

(faisant la révérence)

j.étre admise est un grand plaisir.

(à part)

Mais j'en aurai bien plus encore sitôt que j'en pourrai sortir!  

JACINTHE, JULIANO

Pour servante on la prendrait! 

LES AMIS

Que de grâce! que d'attraits! 

JULIANO

Vous-êtes douce et sage? 

ANGÈLE

Chacun vous le dira! 

JULIANO

(lui prenant la main)

Vous n'êtes point sauvage? 

ANGÈLE

Sauvag' qu'est qu'c'est qu'ça? 

JULIANO

En fidèle servante, ici vous resterez.  

ANGÈLE

Si je vous mécontente... dam! vous me renverrez!

Car dans cette maison que j'honore,

(faisant la révérence)

demeurer est un grand plaisir!

(à part)

Mais j'en aurai bien plus encore, sitôt que j'en pourrai sortir!  

JACINTHE

Pour servante on la prendrait! 

JULIANO, LES AMIS

Offre-t-elle assez d'attraits! 

JACINTHE

(se mettant entre eux et s'adressant à Angèle)

Allons! c'est trop jaser!

Oui... finissons, de grâce!

Il faut qu'ici !e service se fasse!  

JULIANO

C'est juste! Apporte-nous Xérès et Malaga!  

JACINTHE

(à Angèle, qu 'elle prend par le bras)

A!lons! descendons à !a cave! 

ANGÈLE

(effrayée)

A la cave!... 

JACINTHE

Je vois qu'e!!e n'est pas trop brave! 

LES AMIS

Chacun de nous !'escortera! 

JACINTHE

Non, non, messieurs; je suis plus brave, sa tante !'accompagnera!

Allons!... venez chercher... Xérès et Malaga!  

JULIANO et SES AMIS

La belle fille, qu'elle est gentille, et qu'!nési!!e offre d'attraits!

Quoiqu'ignorante, elle m'enchante, et pour servante je la prendrais!  

ANGÈLE

Inésille, la pauvre fille,

Inésille les séduirait!

Quoiqu'ignorante, je les enchante; et pour servante on me prendrait!  

JACINTHE

Elle est charmante, et ravissante, et pour sa tante on me prendrait.

La belle fille, qu'elle est gentille! Oui, Inésille es séduirait!  

(Jacinthe sort en emmenant Angèle par la porte qui mène dans l'intérieur de la maison. Au même instant Horace entre et aperçoit Angèle, il pousse un cri et reste immobile de surprise.)  

HORACE

Ah! La voilà! 

ANGÈLE

(apercevant Horace)

C'est lui! 

JULIANO

(à Horace)

Eh bien! qu'as-tu donc? comme tu regardes notre jeune servante…  

HORACE

Ah! c'est une servante? 

JULIANO

Une AragonaiseIa nièce de Jacinthe. 

HORACE

Et... tu la connais? 

JULIANO

Certainement, et ces messieurs aussi. 

HORACE

Allons, je deviens fou... je perds la tête!  

(Une cloche sonne.)  

JULIANO

À table, messieurs, à table 

(Tous s'asseyent.)  

JULIANO

Tu pense à la demoiselle? 

HORACE

Oui, je brûte pour e!!e, devant mes yeux et dans mon cœur,

partout elle est présénte.  

(Angèle, qui l'écoute avec émotion, laisse tomber une asslette qul se casse.)  

ANGÈLE

O ciel! 

JACINTHE

Comme elle est maladroite! 

JULIANO

Ça n'a pas d'importance,

mais la pénitence demande une chanson qui provient de !'Aragon.  

ANGÈLE

Eh bien, je chanterai, je chanterai…

La belle Inès fait florès; elle a des attraits, des vertus;

et, bien plus, elle a des écus.

Tous ies garçons, bruns ou blonds, lui font les yeux doux:

qui de nous voulez-vous prendre pour époux?

Est-ce un riche fermier?

Est-ce un galant muletie,, ou bien un alguazil?

Celui-là vous convient-il?

Tra, la, tra, la...

-Non, mon cœur incivil,

Tra, la, tra, la... refuse l'alguazil,

Tra, la, tra, la...

-L'alcade vous plaît-il?

Tra, la, tra, la...

-Fût-ce un corrégidor, je le refuse encor.

-Qui voulez-vous, belle aux yeux doux?

Répondez, nous vous aimons tous.

Pour époux, dites-nous, qui prendrez-vous?

-L'amoureux que je veux c'est celui qui danse le mieux.  

JACINTHE

Ah! quel son de voix enchanteur!

Ma nièce me fait de l'honneur!

Et déjà leur cœur amoureux s'enflamme au feu de ses beaux yeux!  

HORACE

C'est bien son regard enchanteur

Mais ce costume!... est-ce une erreur?

Et que doisje croire en ces lieux, ou de mon cœur, ou de mes yeux?  

JULIANO et SES AMIS

Que de grâce! que de candeur!

C'est un morceau de grand seigneur,

et déjà mon cœur amoureux s'enflamme au feu de ses beaux yeux!  

ANGÈLE

Dès ce moment, chaque amant se m it prom ptement à danser,

balancer, passer, repasser, et, castagnettes en avant,

chaque prétendant s'exerçait et donnait le signal du bal.

Le muletier Pedro possédait le boléro,

et l'alcade déjà, brillait dans la cachucha;

Tra, la, tra, la...

-Messieurs, ce n'est pas ça;

Tra, la, tra, la...

Et, pendant ce temps-là,

Tra, la, tra, la... le jeune et beau Joset,

Tra, la, tra, la... de loin la regardait;

et, de travers dansait, car il l'aimait...

-Belle aux yeux doux, ce beau bal nous réunit tous;

qui de nous voulez-vous prendre pour époux?

-Le danseur que je veux: c'est celui qui m'aime le mieux.

Oui, Joset, je te veux, car c'est toi qui m'aime le mieux.  

JACINTHE

Ah! quel son de voix enchanteur, etc. 

HORACE

C'est bien son regard enchanteur, etc. 

JULIANO et SES AMIS

Que de grâce! que de candeur, etc. 

(Jacinthe sort un instant.)  

JULIANO et SES AMIS

(voyant sontir Jacinthe, et entourant Angèle)

Je n'y tiens plus! I Non. non vraiment,

mon cœur amoureux s'enflamme au feu de tes beaux yeux.  

ANGÈLE

(se défendant)

Ah! finissez, de grâce! Ah! je frémis de leur audace!  

HORACE

(seul, et regardant Angèle)

Comment, serait-ce elle en ces lieux? Non, ce n'est pas!...

c'est impossible!  

JULIANO et SES AMIS

(entourant Angèle)

Non, non vraiment, allons, ne sois pas inflexible!

De l'un de nous daigne accepter la foi!

Rien qu'un baiser, un seul...  

ANGÈLE

(se défendant)

Laissez-moi! Ah, laissez-moi!

Oh de grâce, O mon dieu!

(poussant un cri, s'échappe de leurs mains et se précipite dans les bras d'Horace)

Ah!... défendez-moi! 

HORACE

(à part, avec joie)

C'est elle! 

JACINTHE

(rentrant; d'un air sévère)

Eh bien! que voisje? 

JULIANO et SES AMIS

(s'arrêtant)

C'est la tante! De la duègne craignons la colère imposante.  

JACINTHE

Dans le salon le punch est là qui vous attend.  

JULIANO

Et les tables de jeu? 

JACINTHE

Tout est prêt. 

JULIANO

(faisant signe de passer dans le salon)

C'est charmant! Messieurs, le punch est là qui vous attend.  

HORACE

Oui, oui c'est elle que dans ces lieux l'amour

offre encore à mes yeux!  

ANGÈLE

Mon dieu, je te rends grâce! 

JULIANO et SES AMIS

De cet argus fuyons !es yeux,

pour toucher son cœur plus tard nous serons plus heureux!  

JACINTHE

(à Angèle)

Non, ne craignez rien tant que vous serez sous mes yeux!

Mais voyez donc ces grands seigneurs

quelle indécence! quelles mœurs!  

(lls entrent dans le salon. Horace et Angèle restent.)  

HORACE

(s'approchant d'elle timidement)

Madame… 

ANGÈLE

Qu'est-ce que c'est, Monsieur?

Voulez-vous du Xérès ou du Malaga?  

(Elle lui offre un verre.)  

HORACE

(étonné)

Non, non, ce n'est pas possible! Je vous ai reconnue.  

ANGÈLE

Qu'est-ce que vous dites? 

HORACE

Nul besoin de prétendre, Madame, je vous aime.

(On frappe. Il va voir.)

C'est Lord Elfort! 

ANGÈLE

Ciel! Que vaisje faire? 

HORACE

O mon dieu, quelle déveine. 

ANGÈLE

Il va me reconnaître, Je vous en supplie!  

HORACE

Entrez, je vous en prie. 

(Angéle entre dans la chambre de Jacinthe, à droite. Juliano sort du salon.)  

JULIANO

Quel vacarme, qui fait ce bruit? 

ELFORT

Horace, encore Horace! 

HORACE

Qu'y a-t-il? 

ELFORT

Une gentille ballerine que je cherche,

qui me fuit maintenant,

paurtant de souper avec moi elle m'avait promis.  

HORACE

(a part)

Si c'était elle, auelle horreur! Je la tuerai!  

JULIANO

Milord Horace, trop vite le temps passe.

Frivoles et joyeux nous nous verronns aux jeux. On attend ta présence.  

(lls entrent dans le salon.)  

GIL PEREZ

(sortant de la cuisine et portant un panier de provisions et un bougeoir, qu'il pose sur une petite table près de la porte à droite)

Nous allons avoir, grâce à Dieu, bon souper ainsi que bon feu!

Prudemment j'ai mis en réserve les meilleurs vins, les meilleurs plats.

Pour ses élus le ciel conserve les morceaux les plus délicats!

Deo gratias!

Nos maîtres ont soupé très bien, chacun son tour, voici le mien!

Et puis de ma future femme contemplant !es chastes appas,

le pieux amour qui m'enflamme en tiers sera dans le repas!

Deo gratias!

(s'approchant de la chambre de Jacinthe)

Voici sa chambre!... Ah! ia porte en est close... comme je l'avais dit!

Mais sur moi prudemment j'ai l'autre clef...

(tirant de sa poche un trousseau de clefs qu'il examine)

C'est elle, je suppose!

Car, avec celles du couvent n'allons pas la confondre!...

(s 'approchant)

O quel heureux instant!

Amour! amour! amour!

Que ton flambeau m'éclaire!  

(Au moment d'entrer dans la chambre de Jacinthe, dont il vient d'ouvrir la porte, Angèle parait devant lui, couverte de son domino et de son masque noir.)  

ANGÈLE

(étendant la main vers lui et grossissant sa voix)

Téméraire! Impie!!... où vas-tu?  

GIL PEREZ

(tremblant et laissant tomber son bougeoir)

Mon Dieu!... mon bon Dieu!

Qu'aije vu? Qu'aije vu?

Noir fantôme, que me veux-tu? que me veux-tu?  

ANGÈLE

(à part, gaiement)

L'espoir en moi se glasse en voyant son effroi; Il tremble!...

Dieu propice, ici protège-moi!  

GIL PEREZ

(tombant à genoux)

Tous mes membres frémissent de surprise et d'effroi;

et mes genoux fléchissent, mon Dieu, protège-moi!  

ANGÈLE

(s'approchant de Perez qui est à genoux et n'ose lever la tête)

Toi!... Gi! Perez! 

GIL PEREZ

(à part)

Il sait mon nom! 

ANGÈLE

Portier du couvent! 

GIL PEREZ

C'est moi-même. 

ANGÈLE

Intendant, voleur et fripon. 

GIL PEREZ

C'est moi! 

ANGÈLE

Dépose à l'instant même les saintes clefs que tu ne peux porter,

ou je lance sur toi l'éternel anathème!  

GIL PEREZ

(lui présentant le trousseau)

Les voici, les voici... que Satan n'aille pas m'emporter!  

ANGÈLE

L'espoir en moi se glisse en voyant son effroi; etc.  

GIL PEREZ

Tous mes membres frémissent de surprise et d'effroi; etc  

(Angèle lui ordonne sur un premier signe de se lever; sur un second, de si diriger vers la chambre de Jacinthe; sur un troisiême d'y entrer; Perez obéit en tremblant.)  

ANGÈLE

(entendant du bruit )

Ah! mon Dieu! qui vient là? 

(Elle se précipite vivement derrière la porte qui ouvre en dehors et dont le battant la cache aux yeux du spectateur.)  

JACINTHE

(sortant de la porte du fond, tenant sous le bras un panier de vin et voyant la porte de sa chambre qui est restée ouverte)

Eh, quoi! Perez m'attend déjà!  

(Elle entre dans la chambre, et Angèle, qui était derrière la porte,

la referme et retire la clef )  

ANGÈLE

L'heure, la nuit, tout m'est propice!

Du courage... ne tremblons pas!

Vierge sainte, ma protectrice, inspire-moi, guide mes pas!  

(Elle sont de la maison par la porte du fond.)

(Horace sort doucement du salon, il marche sur la pointe des pieds, et dans I'obscurité se dirige à tôtons vers la chambre de Jacinthe.)  

HORACE

Amour, viens finir mon supplice et près d'elle guider mes pas.

L'heure, la nuit, tout m'est propice, je vais la voir, ne tremblons pas, etc.

Amour, viens finir mon supplice, etc.  

(Juliano, Lord Elfort et tous les jeunes gens sortent de la porte du salon.)  

JULIANO, LORD ELFORT et LES AMIS

(gai et à demi-voix)

La bonne affaire!

Silence, ami'!

Avec mystère il est sorti.

Rendez-vous tendre ici l'attend, il faut surprendre le conquérant!  

(Horace, avec la clef qu'il a dans sa poche, a ouvert la ponte à droite, est entré un instant dans la chambre et en ressort dans l'obscuaté, tenant Jacinthe par la main.)  

HORACE

Venez, venez, madame venez, n'ayez plus de ciainte!  

JACINTHE

(se laissant entrainer)

Qu'est-ce que ça veut dire? 

HORACE

À votre chevalier, à votre défenseur, il faut vous confier,

et vous faire connaître!  

(Juliano est entré dans le salon, et en ressont tenant un flambeau à plusieurs branches. Lé théâtre redevient éclairé.)

Ah! grand Dieu! 

JULIANO, LORD ELFORT et LES AMIS

C'est Jacinthe!

La bonne affaire!

Vive à jamais et la douairière et ses attraits!

Qui pourrait croire tel dévoûment?

Honneur et gloire au conquérant!  

HORACE

L'étrange affaire!

Que voisje, hélas!

Et que! mystère suit donc mes pas?

Dans ma mémoire tout se confond.

Je n'ose croire sa trahison!  

JACINTHE

L'étrange affaire!

Qu'ont-ils donc tous?

La chose est claire, on rit de nous!

Faire à ma gloire pareil affront!

Je n'ose croire à leur soupçon!  

HORACE

(montrant la chambre)

Elle était là pourtant... elle y doit encore être!  

JULIANO, LORD ELFORT et LES AMIS

La bonne affaire... etc. 

JACINTHE

L'étrange affaire... etc. 

(Horace entre la chambre

et ressort en tenant Gil Perez par la main)  

JULIANO, LORD ELFORT et LES AMIS

Un homme! 

JACINTHE

(à Juliano)

Gil Perez, que vous devez connaître, un cuisinier de grand talent,

qui venait pour m'aider pour le souper!  

JULIANO

(souriant)

Vraiment! Ici, dans ton appartement! 

HORACE

(à part)

O foneste disprâce! 

JULIANO

Et quel destin fetal poursuit ce pauvre

Horace Même auprès de Jacinthe,

il rencontre un rival!  

JULIANO, LORD ELFORT

La bonne affaire!

Vive à jamais et la douairière et ses attraits!

Qui pourrait croire tel dévoûment?

Honneur et gloire au conquérant!  

LES AMIS

L'étrange affaire... etc. 

JACINTHE

L'étrange affaire... etc. 

GIL PEREZ

L'étrange affaire!

Je tremble, hélas!

La chose est claire, c'est Satanas!

Figure noire au front cornu, je n'ose croire ce que j'ai vu!  

HORACE

(qui, pendant la hn de cet ensemble, est entré dans la chambre de Jacinthe, en ressort en ce moment)

Partie!... hélas! partie!... elle n'est plus ici...

Et cette fois encor loin de nous elle a fui!  

JULIANO

Eh! qui donc? 

HORACE

Faut-il vous le dire? L'esprit follet, le sylphe...

Ou plutôt le démon qui me trompe,

m'abuse et rit de mon martyre!  

JULIANO

Ton inconnue... 

HORACE

Eh! oui! je l'ai vue... 

JULIANO

Allons donc! 

HORACE

Ici même... à l'instant... c'est cette jeune fille qui nous servait à table.  

JULIANO

Inésille!

La nièce de Jacinthe...

(à Jacinthe)

Entends-tu! 

JACINTHE

(secouant la tête)

J'entends bien. 

JULIANO

Et que dis-tu? 

JACINTHE

Je dis que le seigneur Horace pourrait avoir raison!  

HORACE

Parle! achève de grâce! Quel!e est-elle?  

JACINTHE

Je n'en sais rien. 

JULIANO

Elle n'est pas ta nièce? 

JACINTHE

Mon Dieu, non! 

JULIANO

Et ne vient pas du pays? 

JACINTHE

Mon Dieu, non! 

JULIANO

Tu ne l'as pas vue avant? 

JACINTHE

Mon Dieu, non! Non, cent fois, non!

Je ne connais ni son rang ni son nom!  

HORACE

(à Juliano)

Tu le vois bien, mon cher, c'est un démon!  

JULIANO, LORD ELFORT, GIL PEREZ

Un démon! 

JULIANO, LORD Elfort, LES AMIS

Grand Dieu! quelle aventure!

C'est charmant, je le jure!

Quoi! sous cette figure se cachait un démon!

Mais lutine ou sylphide, que le dépit nous guide,

pour trouver !a perfide, parcourons ta maison!  

JACINTHE, HORACE et GIL PEREZ

Ah! pareille aventure me confond, je le jure!

Son âme et sa figure sont celles d'un démon!

Mais, lutine ou sylphide, que le dépit nous guide,

pour trouver la perfide, parcourons la maison!  

JACINTHE

Sous l'aspect d'une riche dame l'esprit malin m'est apparu!  

JULIANO

Puis, sous les traits d'une gentille femme, a table, ici, nous l'avons vu!  

GIL PEREZ

Et moi, j'en jure sur mon âme sous les traits d'un fantôme

au front noir et cornu,

je l'ai vue, de mes deux yeux vue!  

HORACE

(à Juliano)

Eh bien, mon cher, qu'en dis-tu? 

JULIANO

(riant)

Je dis... je dis... 

JULIANO, LORD Elfort LES AMIS

L'étonnante aventuré!

C'est charmant, je le jure!

Quoi! sous cette figure se cachait un démon!

Mais lutine ou sy!phide que le dépit nous guide,

pour trouver la penfide, parcourons ta maison!

éveillons! réveillons!

Parcourons la maison!  

JACINTHE, HORACE et GIL PEREZ

Ah! pareille aventure me confond, je le jure!

Son âme et sa figure sont celles d'un dèmon!

Mais, lutine ou sylphide, que le dèpit nous guide,

pour trouver la perfide, parcourons la maison,

Réveillons! réveillons! Parcourons la maison!  

(Jacinthe et les valets des jeunes seigneurs ont apporté plusieurs flambeaux, chacun en prend un, et tous sortent en désordre et avec grand bruit parles différentes portes de l'appartement.)  
 

Entr'acte  
 

Le parloir d'un couvent en Espagne. Au fond deux poaes conduisant dans les cours du monastère. A gauche, eh sur le premier plan, la cellule de l'abbesse. A droite du spectateur, sur le premier plan, une petite porte qui conduit au jardin; du même côté, sur le second plan, une large travoe qui donne sur l'intérieur de la chapelle.  

  

  

 BRIGITTE

(seule)

J'ai beau essayer de réciter mes prières c'est impossible...

je suis trop inquiète... sœu Angèle n'est pas encore de retour au couvent

Pauvre Angèle, mais qu'est elle devenue?

La future abbesse des Annonciades obligée de découcher

et perdue dans les rues de Madrid!... quel scandale!...

Si encore je pouvais ce matin cacher son absence...

mais ici il n'y a que des femmes.. pis encore, des nonnes...

et toutes ces demo~selles sont si curieuses si indiscrètes si bavardes...

On n'a pas d'idée dé cela dans le monde!

Au réfectoire, à la prière, méme en récitant son rosaire on jase,

on jase tant, hélas, que la cloche ne s'entend pas.

Et, s'il faut parler sans rien dire, sur le prochain s'il faut médire,

savez-vous où cela s'apprend?

C'est au couvent.

Mes demoiselles qu'on trouve les meilleurs modèles, oui,

c'est au couvent qu'en peu de temps cela s'apprend.

Humble et les paupières baissées,

jamais de mauvaises pensées mais avant d'entrer au parloir,

on jette un coup d'œii au miroir.

Si vous voulez, jeune fillette, être à la fois prude et coquette,

savez-vous où cela s'apprend?

C'est au couvent.

Mes demoiselles qu'on trouve les meilleurs modèles, oui,

c'est au couvent que tous les temps cela s'apprend.  

URSULE

(la saluant en entrant)

Ave, ma sœur! 

BRIGITTE

Ave sœur Ursule!

Vous voici levée de bon matin!  

URSULE

J'avais à parler à sœur Angèle.  

BRIGITTE

À notre jeune aoPesse? 

URSULE

Oh, elle ne l'est Pas encore. 

BRIGITTE

Aujourd'hui même... dès qu'eile aura pris le voile.  

URSULE

Si elle le prend! 

BRIGITTE

Et qui s'y opposera? 

URSULE

Moi peut-être! Angèle d'Olivarès est cousine de la re~ne,

on la nomme à la plus riche abbaye de Madrid...

avant l'âge et avant qu'elle n'ait prononcé ses vœux!

L'injustice me révolte

et je ne vois là-dedans que l'intérêt du ciel et du couvent.  

BRIGITTE

Et le désir d'être abbesse. 

URSULE

Et quand ce serait

Est-ce qu'elle n'est pas dans son appartement?  

BRIGITTE

E!le ne reçoit personne. 

URSULE

Encore! 

BRIGITTE

Elle a la migraine. 

URSULE

Comme les grandes dames!

(On frappe à la porte du jardin.)

Qui vient là? 

BRIGITTE

Si c'était elle! 

URSULE

Ouvrez donc... ouvrez vite. 

BRIGITTE

Je n'ai pas la clefje l'ai remise dans la paneterie avec les autres.  

URSULE

Je vais !a prendre. 

BRIGITTE

(à part)

Va .. tu !a chercheras longtemps...

(haut)

Je vous suis, ma chère sœur!...  

(Elles sontent par la porte au fond. Angèle entr'ouvre la porte à droite. Elle est en domino noir, pâle et se soutenant à peine.)  

ANGÈLE

Je suis sauvée enfin!... le jour allait éclore, et l'on ne m'a pas vue.

(se jetant sur un fauteuil)

Ah! respirons un peu.

(se levant brusquement)

Qu'entendsje, ô mon Dieu!

Non, rien... j'y croyais étre encore.

(Elle se lève et jette sur le fauteuil qu'elle vient de quitter

le trousseau de clefs qu'elle tenait à la main.)

Ah! quelle nuit!

Le moindre bruit me trouble et m'interdit!

Et je m'arrête, hélas à chaque pas.

Soudain j'entends de lourds fusils au loin retentissants... et puis

Qui vive? Holà!

Qui marche là?

Ce sont des soldats un peu gris par un sergent ivre conduits.

Sous un sombre portail soudain je me blottis,

et grâce à mon domino noir on passe sans m'apercevoir.

Tandis que moi, droite, immobile et mourante d'effroi,

en mon cœur je priais, et je disais:

O mon Dieu! Dieu puissant sauve-moi de tout accident,

sauve ithonneur du couvent!

En cet instant, passe en chantant un jeune ètudiant!

Le voleur à ce bruit soudain s'enfuit.

Mon défenseur s'approche alors--

Calmez votre frayeur, je ne vous quitte pas, prenez mon bras.

-Non, non, monsieur, seule j'irai...

-Non, signora, bon gré, malgré, jusqu'en votre logis je vous escorterai.

-Non, non, cessez de me presser.

-Calmez vous... je vais vous laisser.

Mais un baiser, un seul baiser!

Comment le refuser? Un baiser... je le veux...

Il en prit deux! Et pendant ce moment,

O mon Dieu, disaisje en tremblant, sauve l'honneur du couvent!

Mais je suis, grâce au ciel, à l'abri de l'orage;

et je n'ai plus rien à craindre en ce pieux réduit,

et je ne sais pourtant quelle fatale image

jusqu'au pied du saint lieu m'agite et me poursuit.

Flamme vengeresse, tourment qui m'oppresse,

amour qui sans espoir me laisse, tu vois ma faiblesse, hélas pauvre abbesse,

devant toi mon pouvoir s'abaisse.

Rends à mon cœur le calme et la paix, toi qu'hélas autrefois je bravais.

Flamme vengeresse, etc.

Comment le fuir et le bannir- le moyen, ah mon Dieu, je l'ignore.

Je veux ici l'oublier, oui, je le veux, et je le vois encore.

Flamme vengeresse, etc. Amour, va tten pour jamais.  

BRIGITTE

(rentrant par la porte du fond qu'elle referme)

C'est vous, madame! Mais qui donc vous a ouvert la porte du couvent?  

ANGÈLE

(montrant le trousseau de clefs qu'elle a jeté sur le fauteuil)

Je te le dirai. 

BRIGITTE

Le trousseau de clefs de Gil Perez, le concierge.

Comment est-il entré entre vos mains?  

ANGÈLE

C'est une longue histoire… 

BRIGITTE

Et aujourd'hui méme, où vous devez prendre le voile!  

ANGÈLE

Ah, ces vœux que je vais prononcer feront maintenant le malheur de ma vie.  

BRIGITTE

Mais refusez. 

ANGÈLE

Est-ce que c'est possible, quand la reine l'ordonne.

Il faut se soumettre à sa destinée, aujourd'hui, tout sera fini pour moi!  

BRIGITTE

Pauvre abbesse!

On vient, partez vite.  

(Angèle rentre dans son appartement à gauche.)  

Chœur DE NONNES

(entrant, vif et babillard)

Ah! quel malheur pour nous!

Ma chère sœur, combien,

élas, mon cœur partage sa douleur!

Pour calmer son tourment il nous faut sur-le-champ prier dévotement

tous les saints du couvent.

Mais avant tout, le fait est-il certain?

Quoi, madame l'abbesse a depuis ce matin une migraine affreuse!

Oh, le ciel complaisant devrait de pareils maux préserver le couvent!  

BRIGITTE

Qui vous a dit cela? 

LES NONNES

Vraiment, c'est notre chère sœur Ursule!  

BRIGITTE

(à part)

C'est par elle, dans le couvent, que chaque nouvelle circule.

(haut)

Mais calmez-vous, cela va mieux. 

LES NONNES

Cela va mieux!...

Ah! quelle ivresse!

Aujourd'hui madame l'abbesse pourra donc prononcer ses vœux?

Ah! la belle cérémonie!

Que! beau spectacle, quel beau jour!

Chez nous, où toujours on s'ennuie, nous aurons la ville et la cour!

Et puis ensuite au réfectoire un grand repas.

Mes chères sœurs. un grand repas.  

BRIGITTE

C'est étonnant, et, d'honneur,

on ne pourrait croire comme on est gourmande au couvent!  

LES NONNES

Ah! quel bonheur pour nous, ma chère sœur.

Quoi! le ciel protecteur dissipe sa douleur!

D'un miracle aussi grand il faut dévotement remercier le ciel

et les saints du couvent.

Il est donc vrai?

Le fait est bien certain!

Cette affreuse migraine a disparu soudain!

Le ciel nous !e devait, oui,

le ciel bienfaisant devrait de pareils maux préserver le couvent.  

(Ursule entre par le fond. On frappe à la porte à droite.)  

URSULE

Quoi! vous n'entendez pas qu'ici l'on frappe encore?  

LES NONNES

Et la clef? 

BRIGITTE

(la leur donnant)

La voici. 

URSULE

(bas à Brigitte)

Vous qui ne l'aviez pas?… 

BRIGITTE

(d'un air naif)

Tout à l'heure, ma chère, je l'ai retrouvée.  

URSULE

(à part, d'un air de déliance)

Ah! 

LES NONNES

Comment, c'est la tourière! Qui donc l'amène?  

LA TOURIÈRE

(entrant par la porte à droite, que l'on vient d'ouvrir)

On le saura.

Et sur un fait auquel votre honneur s'intéresse

Je viens pour consulter madame notre abbesse.  

URSULE

(à part)

On ne peut la voir. Et cela cache encore un mystère.  

BRIGITTE

Tenez, la voilà! 

(Angèle sort de son appartement. Elle porte le costume d'abbesse.)  

ANGÈLE

Mes chères sœurs, mes sœurs, que l'allégresse

et la paix règnent dans vos cœurs,

que Dieu vous protège sans cesse et vous comble de ses faveurs!

Que Dieu vous protège sans cesse et vous comble de ses faveurs!  

URSULE

(à part)

Qu'elle est heureuse d'être abbesse!

Mais to s'obtient par la faveur, et bientôt,

grâce à mon adresse, j'aurai peut-être ce bonheur.  

BRIGITTE, LA TOURIÈRE, LES NONNES

Qu'elle est gentille, notre abbesse!

Qu'elle a de grâce et de douceur!

Avec elle règnent sans cesse ia douce paix et ie bonheur.  

URSULE

(allant à Angéle)

Ah! madame, combien j'étais inquiétée...

Comment avez-v

us donc passé la nuit!  

ANGÈLE

(regardant Brigitte)

Fort bien. Une nuit assez agitée; mais ce matin ce n'est plus rien.  

URSULE

Quel bonheur! 

ANGÈLE

(à la tourière qui s'avance)

Eh bien! qu'est-ce? 

LA TOURIÈRE

Hélas! dans ces saints lieux je n'avais jamais vu scandale de la sorte...

Le portier du couvent qui se trouve à la porte.  

URSULE

Passer la nuit dehors, c'est un scandale affreux.  

URSULE, LA TOURIÈRE

Compromettre à ce point la maison!

Un tel événement jamais jusqu'à présent n'aff!igea le couvent.  

LES NONNES

Ah! quelle horreur, m a is voyez-do n c, ma sœ u r,

compromettre à ce point la maison du seigneur!

Ah! quel scandale affreux!

Un tel événement jamais jusqu'à présent n'affligea le couvent.

N'en parlons pas, car du soir au matin,

sans y penser on jase aux dépens du prochain.

Cette fois taisons nous, mes sœurs!

C'est plus prudent pour sauver notre honneur. et celui du couvent.  

ANGÈLE

Un instant... un instant... ayons de l'indulgence.

Quelquefois, mes sœurs, on ne peut rentrer aussitôt qu'on le veut.

(à part)

Je le sais!

(à la tourière)

Que dit-il enfin pour sa défense?  

LA TOURIÈRE

Par des brigands, hier soir arrêté...  

ANGÈLE

(à part)

Ah! comme il ment! 

LA TOURIÈRE

...par eux enchaîné, garrotté...  

ANGÈLE

(à part)

Ah! comme il ment! 

LA TOURIÈRE

...et de tout son argent, et de ses clefs, dépouillé.  

ANGÈLE

(à part)

Comme il ment! 

BRIGITTE

(regardant les clefs qu'elle a prises)

Les voici! 

ANGÈLE

(vivement et à voix basse)

Cache-les!

(haut et les yeux fixês sur les clefs)

Je vois bien qu'au couvent il ne pouvait rentrer...

et qu'il faut qu'on pardonne. 
 

LA TOURIÈRE, URSULE

Ah! que! horreur...

C'est scandaieux

Elle est trop bonne...

Un tel événement, etc.  

LES NONNES

Ah! quelle horreur, ma is voyez-donc, ma sœu r,

compromettre à ce point la maison du seigneur! etc.  

ANGÈLE

(à part)

Que le ciel me pardonne! 

LA TOURIÈRE

Ce n'est pas tout encore, et voilà qu'au parloir,

un cavalier demande à voir Madame notre abbesse.  

ANGÈLE

Impossible à cette heure.

Voici matines, et déjà nous sommes en retard...

Son nom?  

LA TOURIÈRE

Massarena. 

ANGÈLE

Horace! O ciel ! Que dans cette demeure, i! nous attende!...  

URSULE

Eh! mais, à ce nom-là, Madame semble bien émue.  

ANGÈLE

Qui, moi? non pas...

(à part)

M'aurait-on reconnue?

(faisant un pas)

Et saurait-il? 

LES NONNES

Les cloches argentines pour nous sonnent matines

Allons d'un cœur fervent prier pour le couvent!  

URSULE

Madame, voici matines, et déjà nous sommes en retard.  

BRIGITTE

(avec impatience)

Eh! mon Dieu, I'on y va. 

ANGÈLE

M'aurait-on reconnue? 

URSULE

Elle semble bien émue. 

TOUTES LES NONNES

Les cloches argentines pour nous sonnent matines, etc.  

(Elles dêfilent toutes par les portes du fond, que l'on referme, et la tourière, à qui Angèle a parlê bas, reste la demière.)  

LA TOURIÈRE

Entrez, entrez, seigneur cavalier.

(Horace entre de la porte à droite.)

Madame la supérieure vous prie de l'attendre dans ce parloir...

en ce moment nous sommes toutes à

matines!

Dieu vous garde, mon frère.  

(Elle sort.)

(On entend le son de l'orgue dans la chapelle.)  

HORACE

À ces accords religieux, le calme renaît dans mon âme.

Filles du ciel, vous qu'un saint zèle enflamme,

à vos pieux accents je veux mêler mes vœux.

Avec elles prions.  

(Il se lève et s'approche de la travée à droite qui donne sur la chapelle. Il s'agenouille sur une chaise qui est contre la travée.)  

ANGÈLE

(chantant en dehors)

Heureux qui ne respire que pour suivre ta !oi, mon Dieu,

sous ton empire ramè

e notre foi.

Que ton amour m'enflamme, et vienne rendre, Seigneur,

le bonheur à mon âme et le calme à mon cœur.  

HORACE

(qui pendant ce eantique a montré la olus grande émotion)

Ah! quel troubie de moi s'empare!

De surprise et d'effroi tout mon sang s'est glacé!

C'est elle encor! c'est elle!

Ah! ma raison s'égare.

Filles du ciel, priez pour un pauvre insensé  

LE CHŒUR

Que ton amour l'enflamme, prends pitié du pécheur!

Rends la paix à son âme et le calme à son cœur.  

ANGÈLE

Les amours de la terre ont bien vite passé;

leur bonheur éphémère c'est bientôt éclipsé;

mais quand tu nous enflammes, toi seul donnes, Seigneur,

le bonheur à nos âmes et la paix à nos cœurs.  

HORACE

Ah! quel trouble de moi s'empare! De surprise et d'effroi, etc.  

LE CHŒUR

Que ton amour l'enflamme, prends pitié du pécheur! etc.  

ANGÈLE

Toi seul donnes, Seigneur, le bonheur à nos ârnes et la paix à nos coeurs.  

BRIGITTE

(entrant par la porte du fond)

Madame l'abbesse! 

(Angèle paratt: elle est enveloppée rdans son voile. Brigitte sort.)  

ANGÈLE

Seigneur Horace de Massarena, on m'a dit que vous demandez à me parler...  

HORACE

Oui, ma sœur... d'une affaire très importante.

M. le duc de San Lucar me destinait sa fille en mariage...

Mais ce mariage est impossible.  

ANGÈLE

Que dites-vous? 

HORACE

Il ne peut plus avoir lieu, parce qu'il en est une autre que j'aime

et que j'aimerai toute ma vie.  

ANGÈLE

(à part)

Ah, mon Dieu! 

URSULE

(entrant)

Madame, voici déjà 1e comte Juliano, lord et lady Elfort

et puis M

de San Lucar…

et des seigneurs de la cour qui arrivent pour la cérémonie…  

ANGÈLE

O ciei!... 

URSULE

Mon oncle don Gregorio m'a dit de vous remettre cette ordonnance

qui est scellée des armes de Sa Majesté.  

ANGÈLE

Donnez! 

URSULE

(à part)

Je veux être témoin de son dépit... pour aller le conter à tout le couvent.  

ANGÈLE

(écartant un instant son voile wur lire la lettre)

Dieu! Que vois-je! 

(Elle s'enfuit.)  

HORACE

(reconnaissant Angéle)

Ah!... 

URSULE

Elle sait tout. 

(Elle sort en courant )  

HORACE

C'est mon inconnue… c'est mon domino noir...

c'est la servante aragonaise... c'est Inésille, l'abbesse...

Non... elle a pris sa robe, eile a pris ses traits... mais, ce n'est pas elle!  

(Entrent Lord et Lady Eltont, Juliano, seigneurs de la cour. Puis Brigitte, Ursule, la tourière et toutes les nonnes. Les nonnes entrent par les portes du fond, et se rangent en demi-cercle au fond du théâtre; derrière elles, les dames et seigneurs de la cour; Angéle, habillée en blanc et voilée, sort de son appantement, et se place au milieu du théâtre; Ursule à côté d'elle.)  

ANGÈLE

Mes sœurs, mes chères sœurs,

notre auguste souveraine la reine ne veut pas que je sois votre abbesse.  

URSULE

(a part)

Quel bonheur! 

ANGÈLE

Et par son ordre exprès, à sœur Ursule je remets ce titre et le pouvoir suprême.  

LES NONNES

Ah! quel malheur! Ah! quels regrets! 

(Pendant que parle Angèle, Horace témoigne la plus grande émotion. Il veut aller à elle. Juliano, qui est plus près de lui, le retient)  

ANGÈLE

Il faut vous quitter pour jamais,

car on m'ordonne aujourd'hui méme d'avoir à choisir un époux.  

LORD ELFORT

(s'approchant d'Angèle)

Ah! quelle tyrannie extrême!

Ce n'était pas ainsi chez nous, on était libre...  

ANGÈLE

(s'avançant vers Horace)

Et cet époux, voulez-vous l'être, Horace, voulez-vous?  

(Pendant cette phrase de chant Brigitte, qui est derriêre Angèle, a retiré peu à peu son voile. Horace lève les yeux, reconnait les traits d'Angèle, pousse un cn et tombe à ses genoux )  

HORACE

Ah! C'est elle, toujours elle! O moment trop heureux!

Démon, ange ou mortelle, ne fuyez plus mes yeux! etc.  

ANGÈLE

Ce n'est qu'une mortelle qui veut vous rendre heureux,

et d'un amant fidèle récompenser les feux! etc.  

TOUS

C'est elle, c'est bien elle qui veut le rendre heureux!

O surprise nouvelle qui vient charmer ses yeux! etc.  

HORACE

De mon bonheur je doute encor moi-même!

Après les changements qu'à chaque instant j'ai vus,

c ha nge me nts biza rres et contus.  

ANGÈLE

Qu'un mot peut expliquer Horace, je vous aime!  

HORACE

Ah! maintenant, ne changez plus!

C'est elle, toujours elle, etc.  

ANGÈLE

Ce n'est qu'une mortelle, etc. 

TOUS

C'est elle, toujours elle, etc.